furomaju

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2018年8月25日土曜日

Jarry et le Japon 7

Plus risible qu'obscène : le cas² Loti 



Pierre Loti vu par le Douanier Rousseau





Qui lit encore Pierre Loti ? À part deux universitaires et trois fans de Michel Sardou, plus grand monde, à juste titre. Pourtant, récemment, le nom de ce zigomar est réapparu un peu partout dans les médias français. En effet, le « Loto du patrimoine » (devant servir à restaurer une partie du patrimoine en danger) a réuni la somme de 400 000 euros pour sauver la maison de Pierre Loti. La municipalité de Rochefort, propriétaire de la maison, espère la rouvrir en 2023, pour le centenaire du décès de l’écrivain, après des travaux d’environ cinq millions d’euros. À cette occasion, les associations antiracistes ont vu rouge : l’oeuvre de Loti fourmille de clichés immondes, racistes et antisémites - sa maison devrait pour cette raison être retirée du “Loto du patrimoine”. Le président Emmanuel Macron est immédiatement venu prendre la défense de Loto-Loti, en ces termes : "Il y a dans l’oeuvre de Pierre Loti des pages magnifiques, des récits et aussi des propos qui sont condamnables s’ils étaient tenus dans le débat public contemporain. J’ai vu la réaction des étudiants juifs. Il est évident que s’il les écrivait aujourd’hui, on lui ferait une polémique légitime et on dirait qu’il promeut l’antisémitisme, mais il faut regarder notre histoire dans son épaisseur et pas toujours avec les yeux du présent. Il faut savoir rester sur nos valeurs, et la lutte contre l’antisémitisme et toute forme de racisme est un combat de la République mais il ne faut pas avoir des combats anachroniques" De manière similaire, le journaliste Stéphane Bern (celui même qui a lancé l’opération “Loto du Patrimoine”), a pu écrire : “Ma position est simple, je sauve les maisons, pas les réputations. Je ne fais pas d’anachronisme mémoriel.” 

D’accord, alors si je comprends bien, il ne faut pas juger l’oeuvre de Loti depuis notre époque ; il y a prescription, ne nous trompons pas de combat, tout le monde ou presque pensait comme ça, la défaveur dans laquelle il est tombé est injuste, etc. Raisonnement spécieux, car dans ce cas on peut se demander à partir de quand il y aurait prescription, et s’il est vraiment honnête de faire du racisme avéré de Loti (oh pardon : de son “ethno-différentialisme”, sa “pensée inégalitaire et hiérarchisante”, ce n’est pas du tout la même chose [1]) un épiphénomène insignifiant, de le réduire à quelques maladresses d’expression ternissant à peine le lustre de tant de “pages magnifiques”. Mais soit, je m’incline, ne faisons pas d’anachronisme mémoriel : montrons qu’à son époque déjà, Loti se faisait méchamment troller. Je dis bien : troller, ridiculiser, on n'est pas là pour juger ou condamner qui que ce soit, mais pour se moquer des pitres en papier crépon. Loti est en l’occurrence la victime de Jarry, qui en a après sa condescendance éhontée, sa fatuité, le grotesque intégral de sa personne, à mon avis largement supérieur à celui de monsieur Hébert (le prof de physique de Jarry, modèle d'Ubu). Et il le trolle très salement : Jarry a rarement été aussi féroce dans l'ad hominem, Loti était d’évidence sa bête noire, bien plus que Christian Beck ou que n’importe qui d’autre. Notre playboy des fonds marins apparaît dans Gestes et opinions du docteur Faustroll, pataphysicien, publié en 1911 mais écrit en 1898. Le livre fait le récit du voyage d’île en île d’un groupe composé de Faustroll, de René-Isidore Panmuphle et du singe papion hydrocéphale Bosse-de-nage. Ils rencontreront Loti au chapitre XVII, "De l'île fragrante", dédié à Paul Gauguin. Loti (l'anti-Gauguin, l'anti-exote au sens de Segalen) est le "petit cul-de-jatte" qui apparaît à la fin du chapitre :

Comme l’as débordait des récifs, nous vîmes les femmes du roi chasser de l’île un petit cul-de-jatte, herbu comme un crabe vieillot d’algues vertes ; un maillot de lutteur de foire singeait sur son torse nabot la nudité du roi. Il sautela de ses poings encestés, et du ronflement des roulettes de sa base voulut poursuivre et gravir la plate-forme de l’Omnibus de Corinthe, qui croisait notre route ; mais un tel bond n’est donné qu’à plusieurs. Et il chut misérablement, fêlant sa cuvette postérieure d’une fente moins obscène que risible.  

Moins obscène que risible ? Voilà une définition qui me semble clore tout débat sur Loti. (En passant : pourquoi les surréalistes ont-ils choisi l’estimable Anatole France et pas Loti pour leur pamphlet « Un Cadavre » ? Il y aurait eu tellement de choses à dire). Jarry nous montre qu’on n'est pas obligé de mobiliser des tonnes de moraline, de s'indigner, ou d'en appeler à un "débat serein et scientifique" ; non, on peut faire l’économie de l'esprit de sérieux et tout simplement rire du personnage. On le retrouve dans Faustroll au chapitre XXX au fond d’une fosse septique. Le chapitre est une lecture-défécation (mutilation à tendance scato) du texte de Loti (on a pu parler de "synthèse digestive"), entrelardé d'onomatopées trouvées dans Rabelais :

Brr… brr… brr… brrr… chen… hatsch… Latente Obscure nous quitte… Brrr… brrr… Le pas douloureux a été franchi… brr… brr… L’oubli momentané qu’apporte le sommeil. Un vers. Alors elle va mourir Latente Obscure… Hen… ehen… Il gèle à pierre fendre… impression générale sinistre… brr… brr… elle est déjà à moitié dans l’abîme… hen hen… Larmes amères… le médecin déclare qu’elle ne passera pas la nuit… T’en iras-tu, grenouille ! dans les ténèbres inférieures ? — Elle va finir sa vie (Tambour voilé). Le froid pénètre jusqu’aux os (bis). Plan, rataplan ! (L’évêque fredonne joyeux.) À la suite du régiment, notre fidèle Mélanie, qui est d’une race de vieux serviteurs dévoués, devenus presque des membres de la famille… 

Loti « excite à cagar » ; son texte fait pousser le caca, littéralement et dans tous les sens : texte ennuyeux, qui salit son lecteur, et le pousse à « faire ». Jarry démembre son texte, lui fait dire à peu près ce qu’il veut par effet de montage, et l’intègre à son propre texte : Loti cul-de-jatte au texte tronqué-digéré. (Note : Jarry apparaît ainsi comme l’un des précurseurs, après Isidore Ducasse, du détournement - cut up - sampling - poème express, pratique dont on connaît la fortune tout au long du XXe siècle et dont les richesses sont loin d’être épuisées)
Le chapitre se termine par la mention d'une certaine "Kaka-san", identifiée à Loti : 

— Vous vous appelez Kaka-San ? interrogea au bout d’un temps le petit homme.
— Non, Mensonger, évêque marin, pour vous servir. Pourquoi ?
— Parce que Kaka-San avait fait des choses très malpropres dans sa boîte, pendant le laisser-aller bien pardonnable de la fin.
La partie soulignée est la citation exacte d'un court récit de Loti, La Chanson des vieux époux, publié en 1899 ; un livre ridicule, rempli à ras bord de pathos misérabiliste, qui nous raconte l'histoire d'un couple de clodos japonais de l'époque Meiji.

Kaka-san ! Tout ce qui aurait pu être émouvant (en se forçant un peu) dans cette histoire lamentable est systématiquement ruiné par le choix de ce nom. Impossible de prendre plus d'une minute ce livre au sérieux. Et donc, avant de décéder, là voilà qui fait... des choses très malpropres dans sa boîte, la fameuse boîte à Kaka. 
(Note : En japonais, kaka est un diminutif affectueux (redoublement hypocoristique, comme dans "cucul la praline") de okaasan, la mère. Il ne semble plus du tout en usage, en tout cas je ne l'ai jamais entendu, on dirait plutôt kaa-chan.)

Dans Faustroll, Kaka-san et Loti ne semblent faire qu’un pour l’évêque marin Mensonger (il s’agit de Paul Valery) : les deux sont en effet des infirmes évoluants dans une boîte, mourant souillés par les excréments. Voici la citation exacte du texte de Loti : 

Elle avait fait des choses très malpropres dans sa boîte, pendant le laisser-aller bien pardonnable de la fin, et les coolies, pris de dégoût, parlaient de jeter aussi dans la fosse tout le ménage, souillé maintenant de matières immondes: la couverture, les loques de rechange, les petites tasses et la lanterne, jusqu’à la boîte elle-même, prétendant que la peste était dedans.

La conclusion de l'histoire est proche de la débilité la plus complète :
Son corps va se purifier en s’infiltrant dans la terre; Kaka-San va devenir de jolies plantes japonaises,—des rameaux de cèdre,—des camélias simples,—des bambous...
Belle consolation dites donc ! Qui me fait imaginer un Gargantua voyageur rajoutant les métamorphoses végétales de Kaka-san à sa liste de torcheculz : 

Ie me torchay après (dist Gargantua) d’un couvrechief, d’un aureiller, d’une pantoufle, d’une gibbessière, d’un panier. Mais o, le malplaisant torchecul. Puis d’un chappeau. & notez que des chappeaux les uns sont ras, les aultres à poil, les aultres velouttez, les aultres tafetassez, les aultres satinisez. Le meilleur de tous est celluy de poil. Car il faict tres bonne abstersion de la matière fecale. Puis me torchay d’une poulle, d’un coq, d’un poulet, de la peau d’un veau, d’un lievre, d’un pigeon, d’un cormaran, d’un sac d’advocat, d’une barbute, d’une coyphe, d’un leurre, de camélias simples, de rameaux de cedres, de bambous. Mais concluent ie dys & maintiens, qu’il n’y a tel torchecul que d’un Loti bien duveté, pourveu qu’on luy tieigne la teste entre les iambes.



Aquarelle d’après Henri Somm représentant Kaka-san dans sa boîte. 

[1] Petit florilège : 

Pour un peu, on pleurerait avec eux – si ce n’étaient des Juifs, et si on ne se sentait le cœur étrangement glacé par toutes leurs abjectes figures.

Vraiment, cela laisse un indélébile stigmate, d’avoir crucifié Jésus ; peut-être faut-il venir ici pour s’en convaincre, mais c’est indiscutable, il y a un signe particulier inscrit sur ces fronts, il y a un sceau d’opprobre dont toute cette race est marquée.

Les vieilles négresses, hideuses et luisantes sous le soleil torride, traînant une âcre odeur de soumaré, s’approchèrent des jeunes hommes avec un cliquetis de grisgris et de verroteries; elles les remuèrent du pied, avec des rires, des attouchements obscènes, des paroles burlesques qui semblaient des cris de singe.

[à propos des Japonaises] Mais, plus je vous regarde, plus je m’inquiète de ce que va être ma fiancée de demain. — Presque mignonnes, je vous l’accorde, vous l’êtes, — à force de drôlerie, de mains délicates, de pieds en miniature ; mais laides, en somme, et puis ridiculement petites, un air bibelot d’étagère, un air ouistiti, un air je ne sais quoi…

Si j’épousais celle-ci, sans chercher plus loin ? Je la respecterais comme un enfant à moi confié ; je la prendrais pour ce qu’elle est, pour un jouet bizarre et charmant. 

Oui, vues de dos, elles sont mignonnes ; elles ont, comme toutes les Japonaises, des petites nuques délicieuses. Et surtout elles sont drôles, ainsi rangées en bataillon. En parlant d’elles, nous disons : « Nos petits chiens savants », et le fait est qu’il y a beaucoup de cela dans leur manière.

― Vous parlez français, monsieur Kangourou ?

― Vi ! Missieu !

Voilà, au calme, ce dont est capable Loti dans ses pires moments. Me frappe l’assurance tranquille des propos, l’absence de complexe ; assurance qui m’évoque la relecture de Tintin au Congo faite par Thomas Lebrun : Tintin au Congo à poil. On y voit Tintin proférer les inanités paternalistes de l’original cette fois entièrement nu, comme si de rien n’était. 

2018年8月15日水曜日

Rencontre avec Akiko Nakayama



RENCONTRE AVEC AKIKO NAKAYAMA

(Cet entretien a été originellement publié en novembre 2017 sur le site www.courant-actuel.fr - que je vous recommande vivement)



En japonais, la couleur, « iro », s'écrit 色. En décomposant le caractère, on remarque la présence de 巴, qui peut se lire « uzumaki » et qui désigne, entre autre, le tourbillon.

Un tourbillon de couleurs, voici sans doute la meilleure définition, la plus essentielle, de la peinture de la jeune artiste japonaise Akiko Nakayama, dont l'ambition est de "donner vie aux images", grâce à une technique qu’elle a baptisée Alive Painting. Lors de ses performances, seule ou le plus souvent en présence de musiciens, de danseurs, Akiko Nakayama manipule divers fluides colorés aux propriétés uniques, qui sont filmés et projetés en temps réel sur un écran.

Il n'est pas évident d'exprimer verbalement l’émotion et le plaisir ressentis devant ces accidents de la matière, ces formes éphémères qui pullulent, s'amplifient, s'intensifient, s’attirent, se repoussent, se liquéfient en rythme. Ni de décrire la beauté sauvage sensuelle d'une peinture rendue au mouvement, le signe même de la vie. Sensualité : il s'agit d'un autre sens du très polysémique caractère 色, qui recouvre aussi les notions de variété, de diversité… 

L'Alive Painting est l'art des surgissements, des rencontres, des métamorphoses sans cesse relancés. L'exact opposé de « l'enfer du séjour inchangeable » qui effrayait Henri Michaux, un autre amoureux de l'image en mouvement. Michaux qui n’hésitait pas à affirmer : « la peinture, c'est du cinéma ». Les créations d'Akiko Nakayama lui donnent entièrement raison.
J'ai découvert cette artiste en août 2014, à l'occasion d'un concert de noise à WWW, une salle située dans le quartier de Shibuya, à Tokyo. Tout de suite, j'ai été séduit, saisi, ébloui : j'avais depuis toujours rêvé de voir ça - non pas une suggestion picturale du mouvement, mais le mouvement en peinture, donné à apprécier dans toute sa fluidité. Depuis, j'ai eu la chance, étant musicien (je joue du thérémine dans les groupes Lo-shi et Eternal Citizen of the Psychic Strasbourg), de collaborer à deux reprises avec Akiko Nakayama. Mon admiration est allée croissant et, les ressources disponibles sur ses créations, sa pratique étant pour l'instant assez limitées, j'ai eu l'envie d'en savoir plus, sur elle, sa vie, son parcours, sa vision, et de lui poser quelques questions qui me tenaient à cœur. Rencontre avec une artiste atypique.

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Bonjour Akiko. Tout d'abord, j'aimerais que tu me parles de ce que tu appelles "Alive Painting". Le "live painting", performance visuelle d'un artiste qui peint une œuvre pendant un concert, je connais, on en voit souvent au Japon, mais toi tu ne fais pas de live painting. C'est du "Alive painting".

Alive, ou ; ma peinture est vivante, c'est de la matière en mouvement.

Tu as commencé quand ?

Pendant ma deuxième année à l'université, ça fait donc huit ou neuf ans. J'ai suivi un cursus d'art (dessin et peinture à l'huile) à l'université Zokei, à Tokyo. Mais j'ai toujours aimé peindre.

Depuis que tu es petite ?

Oui, je peignais beaucoup. Mais je me demandais toujours : pourquoi une peinture doit-elle sécher, s'arrêter, se figer ? J'aimais regarder l'eau colorée s'écouler quand je lavais mes pinceaux et aussi, juste avant qu'elles ne sèchent, regarder les couleurs se mêler... J'ai voulu partager ces moments avec d'autres. À l'université, j'ai fait une fontaine.

Une vraie fontaine ?

Oui, une grande fontaine de deux mètres, qui projetait de l'eau colorée. En haut, il y avait un réservoir d'eau rouge, l'eau passait dans un tube et ressortait petit à petit. En même temps, des couleurs était projetées sur l'eau grâce à un PC et un projecteur vidéo. À cette époque, j'écoutais aussi beaucoup de musique, et je dessinais.

Quel genre de musique ?

Par exemple ? Du rock progressif, du Yes... Des morceaux de vingt minutes qui font un peu peur (rires)... Il ne se passe pas grand chose pendant un quart d'heure, et puis à la fin, ça explose... je dessinais en écoutant ce genre de musique. Du jazz, aussi. J'allais à des concerts et je dessinais en écoutant. Le lien entre musique et arts visuels m'a toujours intéressé. D'ailleurs, il y a tellement de mots en commun, la forme, le rythme, la composition, le contraste... même des choses précises comme la "blue note"…

En ce moment à Tokyo, il y a une expo sur Nebel, Klee, Kandinsky. Pour Kandinsky, la couleur est intimement liée à la musique ; elle a aussi une "tonalité affective".

Oui, c'est tout à fait ça... Chez Klee aussi…

Ce que je n'aime pas trop chez Kandinsky, c'est le côté "strict" de sa peinture, ces formes géométriques "objectives", tracées un peu comme le ferait un ingénieur…

C'est rigide... Ça me rappelle une chose que j'ai apprise à l'université : tordre des cuillères !

Tordre des cuillères ? Par la pensée ? (Rires)

Non ! En les chauffant, et en étant parfaitement détendue... À l'université, il y avait deux cours de sport, l'un était du "sport-sport" et l'autre c'était de la méditation, apprendre à respirer, à utiliser son corps, ça m'a beaucoup apporté. Laisser advenir... J'en fais encore maintenant, mais pas très sérieusement. À l'université j'ai commencé à faire du live painting "classique"; je peignais pendant les concerts d'amis musiciens. Et j'avais un ami danseur et un ami DJ, qui voulaient faire quelque chose tous les deux. Le DJ a voulu mettre en relation la musique et la danse... Pour les lier, ils ont voulu insérer de la peinture, un peu comme si c'était de la "colle" appliquée entre la musique et la danse. Je me suis donc mise à peindre les sons, et ces peintures devenaient le point de départ de formes corporelles. J'ai alors commencé à utiliser une caméra et un projecteur vidéo pour filmer projeter ce que je peignais sur un écran : voilà comment a commencé l'Alive Painting.



C'était différent de ce que tu fais maintenant ?

Non, fondamentalement c'était la même chose.

Et la machine un peu étonnante que tu utilises, tu peux m'en parler ?

Il y a longtemps, quand les projecteurs vidéo n'existaient pas, qu'il n'y avait que les projecteurs de diapositives... Un artisan faisait des performances avec ce genre de projecteur. À cette époque il fallait tout faire soi-même. Je suis devenue très amie avec lui. On a fabriqué la machine ensemble. Ça lui plaisait, que je fasse quelque chose d'"analogique" à notre époque du "tout numérique"... J'ai 29 ans, il en a... 74 ! On l'a construit ensemble, en dialoguant ; du genre, il faudrait qu'on puisse l'incliner plus, la faire tourner...

La dernière fois qu'on a fait un événement ensemble, dans la petite galerie de Suidôbashi, j'ai bien aimé regarder quand tu te préparais. On aurait dit... que tu faisais un gâteau !

Mais tu sais, ce que j'utilise, c'est un vrai moule à gâteau !

Vraiment ?

Oui, le truc qui tourne... Avant j'utilisais un bassin pour poissons, carré, ça ne pouvait pas tourner... Maintenant je peux le tourner... Et donc, dans le moule à gâteau, je mélange toute sorte de produits, j'ai l'impression de faire la cuisine ! (Rires) Quand j'étais étudiante, j'utilisais juste une bâche en vinyle, ce n'était pas pratique, tout risquait à chaque moment de couler partout... Maintenant je n'ai plus ce problème.

Et pendant tes performances, tu es dans quel genre d'état d'esprit ?

Je m'adapte à chaque musicien. J'essaie de ressentir sa couleur dominante, de l'accentuer. Ça, je contrôle un peu. Mais l'intuition reste importante, et puis je m'adapte aussi au public, et à la salle. Par exemple, si c'est l'été et que l'air conditionné est cassé, comme la dernière fois pour le concert de ton groupe, je vais mettre des couleurs froides pour rafraîchir l'atmosphère !

Ah oui, c'était infernal, cette chaleur ! Mais, pour revenir à tes performances, tu ne contrôles pas tout, n'est-ce pas ? Les formes et les couleurs vivent leur vie... Est-ce qu'il y a des "accidents heureux" ?

Des accidents heureux ? Mais c'est ce que je recherche, à chaque fois. Même des choses un peu insidieuses... Il faut que ça arrive, sinon... Je ne dirige presque rien, c'est comme quand tu mets du lait dans le café, parfois tu te dis, tiens, aujourd'hui il se répand comme ça... Ça, je veux le montrer et être surprise en même temps que le public.

C'est un peu comme une jam session en musique…

Oui, cette sensation de : "Oh ! Qu'est-ce qui se passe..." Tiens, regarde ce verre de bière... Les petites bulles qui remontent... J'aime regarder ce genre de choses, depuis que je suis toute petite... On voit tellement de phénomènes, à l'intérieur, à l'extérieur, il y a tant d'états de la matière, je me focalise sur un état, pour le montrer... Si je faisais de l'Alive Painting là, en ce moment, il y aurait une partie avec seulement la mousse, une juste avec cette partie du verre, une avec cette autre partie... Mon but, c'est de partager tout ça, immédiatement. Et puis j'utilise aussi des glaçons, j'adore ça, comment vont-ils fondre quand j'applique de la peinture, lentement ou pas, quel genre d'eau vont-ils relâcher, je ne contrôle rien du tout... J'utilise le souffle aussi, et des oil magnets (aimants sur filtre à huile).

Tu te souviens de la citation de Michaux que j'avais postée sur Twitter ? "Le flash, les couleurs qui filent comme des poissons sur la nappe d'eau où je les mets, voilà ce que j'aime dans l'aquarelle. Le petit tas colorant qui se désamoncelle en infimes particules, ces passages et non l'arrêt final, le tableau. En somme, c'est le cinéma que j'apprécie le plus dans la peinture". En la lisant, j'ai tout de suite pensé à toi.

Des couleurs qui nagent comme des poissons ? Ah, ça me plaît, cette image... Et tout le reste. C'est incroyable, c'est exactement ce que je pense ! Je voudrais le lire en japonais... Mais tu sais, au Japon aussi, on retrouve cette façon de penser. Tu connais les e-maki [rouleaux peints] ? J'aime beaucoup, c'est un film qui se déroule sur une seule feuille. Ce sont des peintures à l'encre, on dit que l'encre attribue une forme, et que l'eau la fait fleurir poétiquement. C'est quelque chose que je comprends bien. On sent l'encre se répandre, et dans les thèmes aussi, on ressent le passage du temps. Si ça se trouve, j'en faisais dans une vie antérieure !

Tu as déjà essayé d'en faire un ?

Oui, dans des ateliers que j'organise, pour des enfants.

Des ateliers pour enfants ! Ça m'intéresse ! Un gros enfant trentenaire pourrait y participer ?

Oui, viens ! (rires) Tiens, j'y repense, il y a un e-maki merveilleux de Taikan Yokoyama, Métempsychose (1923) qui montre le courant de l'eau... La scène commence en haut d'une montagne, l'eau coule, arrive à la mer, devient nuage, puis se change en dragon.

En nuage puis en dragon... Je ne te demande pas si tu aimes les nuages... Pas seulement comme objet au sein duquel on peut rêver, se perdre... Mais plutôt comme structure mobile, toujours renouvelée…

Bien sûr, j'aime les nuages. La fumée aussi. Toutes les structures en mouvement. Je fume rarement, mais quand ça m'arrive, c'est pour observer les variations des volutes de fumée. Dans une pièce close, c'est fascinant.

Tu peins tous les jours ?

Non, pas tous les jours. Pour m'entraîner, je regarde attentivement n'importe quel fluide, le lait dans le café comme je te disais, ou l'eau quand je prends ma douche. Tant que c'est un liquide, tout me convient.

Quels sont tes artistes préférés ?

- Mon préféré, si je ne devais en citer qu'un, ça serait Okyo Maruyama. Un peintre japonais de l'époque Edo. Il peignait des suiboku-ga (dessins à l'encre et à l'eau) et n'utilisait que du papier et du tissu, mais pour moi, c'est le premier artiste de media art [art des nouveaux médias, qui inclut des œuvres dont le fonctionnement fait appel à un composant technologique, par exemple art cinétique, interactif, multimédia, électronique, vidéo etc]. Maruyama, par exemple, peint un poisson sur de la soie. Il dispose son œuvre dans la pièce de telle manière que la lumière vienne traverser le tissu, et le fasse briller, comme si c'était de l'eau qui tremblait. Il a peint aussi, d'après une légende chinoise, trois poissons qui se changent en dragon, dans une cascade ; l'un des trois est représenté en pleine transformation. C'est en noir et blanc, mais on y voit toutes les couleurs de l'arc-en-ciel. Comment arriver à un tel résultat ? Eh bien, le papier est blanc, mais d'un blanc tirant légèrement vers le jaune. L'encre est noire, mais subtilement bleutée. Les yeux interprètent ce noir et blanc légèrement teinté comme des couleurs à part entière, l'œil a soif de couleurs ; il les crée. C'est donc, d'une certaine façon, le spectateur qui crée l'œuvre, en générant lui-même les couleurs.

Une dernière question : si tu n'étais pas devenue artiste, qu'aurais-tu aimé faire ?

Question difficile... Quand j'étais collégienne, je voulais devenir arboricultrice, docteur pour arbres. Mais j'étais surtout douée en arts plastiques, plus que dans les autres matières... Donc, ce que je voulais faire en tant qu'arboricultrice, je me suis dit : "faisons-le en peinture", et je me suis dirigée vers l'art. Si j'avais été plus classiquement studieuse, c'est ce que j'aurais fait. Mais ça ne s'est pas fait, car mon langage premier, c'est la peinture.

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Le site d'Akiko Nakayama :



Julien Bielka (Tokyo)




2018年8月3日金曜日

Photos en vrac


Street art thank you


#Derrida




Le bon jus de baguette 


🔥


Sac isotherme résistant 


« Les poubelles de la personne qui ne respecte pas les règles... qui est-ce... »






Pâtes du jour - pâtes aux fruits de mer 


« Sourire blindé » (Darkpalmor)











Tour Eiffel végétale

Jarry et le Japon 6

Une réduction, madame



L'autre jour, en faisant des recherches sur Jarry, je suis tombé sur un article publié sur le site monpremiersiteinternet.com dont le moins qu’on puisse en dire est que les rédacteurs n'y mâchent pas leurs mots. L'auteur de l’article, un certain Deeplake, commence par affirmer que Jarry était « l’un des écrivains qui avait la plus grosse b... de la littérature française ». Il ne croit pas si bien dire ! Sans même penser au phallisme omniprésent dans les oeuvres de Jarry (du "Bâton à physique" d'Ubu aux exploits sexuels et cyclistes de Marcueil dans Le Surmâle), je pense que l'on peut prendre une telle assertion au pied de la lettre. Jarry avait en effet disposé sur la cheminée de son appartement parisien du 7, rue Cassette, « La Grande Chasublerie » comme il le surnommait, un énorme phalle de pierre, que lui avait offert Félicien Rops (si l'on en croit le témoignage d'Apollinaire). Dans l’Antiquité, les représentations phalliques étaient sans rapport avec un quelconque érotisme, mais avaient pour fonction de  conjurer le mauvais sort, d’écarter les maléfices et d’apporter la prospérité ; il est toujours bon d’avoir un phallus sur la cheminée. Une visiteuse lui ayant demandé s’il s’agissait d'un moulage, Jarry aurait immédiatement répondu : « une réduction, madame ». Suite à cela, pour éviter toute remarque embarrassante, Jarry recouvrait toujours son chibre d'une calotte de velours violet. 

L'anecdote est relativement connue. Ce que j'ignorais, c'est que ce phalle avait été sculpté par un Japonais (toujours selon Apollinaire). Impossible d'en savoir plus sur l’identité du sculpteur, mais selon moi, il ne fait pas de doute que cette sculpture  ne soit à mettre en relation avec un certain culte shintô du phallus. Il existe en effet au Japon, encore de nos jours, un culte de ce genre, célébré chaque année au printemps dans la ville de Kawasaki, province de Kanagawa, lors du festival Kanamara matsuri. Kana signifie or ou métal, et Mara est un mot bouddhiste pour désigner le sexe de l'homme, ou encore, intéressant, l'obstacle à la pratique religieuse : « Il faut toujours que notre sexe fasse une ombre sur notre ventre », écrivait Picabia… Il se compose des caractères « soie » et « polir », pas besoin de faire un dessin. Ce culte proviendrait d'une légende ancienne, qui raconte qu’un démon a pris possession du vagin d'une jeune femme puis a sectionné à coups de dents le... oui, parfaitement, de deux types. Un artisan a alors forgé un phallus d'acier pour briser les dents du démon, phallus devenu relique sacrée, placée au sanctuaire Kanayama à Kawasaki. Depuis, ce sanctuaire est un lieu de pèlerinage pour les couples souhaitant prier pour leur fertilité. Il fut aussi fréquenté par les prostituées (protection supposée contre les maladies vénériennes). De nos jours, le festival du Kanamara se présente comme un événement anti-discriminations, accueillant la communauté LGBT : aucune crispation du shintô à son égard ; les cathos devraient en prendre de la graine. Pendant la parade, trois mikoshi (temples portatifs) contenant chacun leur propre phallus (grand et rose) sont portés dans les rues de la ville. On peut aussi y savourer des petites sucettes en forme de zizi. (Par contre, si le phallus passe si j'ose dire sans problème, les organes génitaux de la femme n'ont pas droit au même traitement : souvenons-nous de l'artiste Megumi Igarashi, alias Rokudenashiko, littéralement « la petite vaurienne », qui avait eu, de façon scandaleuse, de sérieux problèmes avec les autorités pour avoir réalisé, entre autres, un kayak d'après la forme de sa vulve, il y a quelques années [1]).

Notons également que Rops a représenté dans sa gravure « le beau Paon » un énorme sexe masculin en érection n'appartenant à personne (mon petit doigt me dit qu'il s'agit d'un symbole), devant lequel est assise une femme nue. On peut la voir au musée Felicien Rops à Namur. Peut-être Rops y a-t-il représenté le phalle de pierre qu’il avait donné à Jarry ? "Phallus déraciné, ne fais pas de pareils bonds !" écrivait Jarry dans Le Bâton à Physique, parodiant la scène du cheveu de Dieu au lupanar, dans le troisième Chant de Maldoror de Lautréamont. Ce n’est plus le phallus ailé ou pourvu de jambes de Pompéi, mais le phallus monté sur ressort. Le cheveu de Dieu a forci et s’en changé en phallus - bondissant dans le réel de Jarry grâce à un sculpteur japonais anonyme et à Félicien Rops. Phallus totémique créé par l'homme, ironisé par la calotte du mot d’esprit exagérant (Note : Jarry, dans sa vie, son mode d’intervention, son style, son propos est trop retors, trop paradoxal, trop ambigu pour être phallocrate, phallogocentrocrate ou je ne sais quoi : trickster bondissant impossible à saisir, mettant toujours à plat l’héroïsme phallique que j'evocais à propos du Surmâle), acrobate défiant les espaces, ce zob risible d’essence parodique fut ainsi capable de bondir du Japon jusqu'en France, et je ne doute pas qu’il puisse effectuer le trajet inverse, avant de s’envoler à nouveau, et encore, jusqu’au quadrillage universel le plus resserré. 

[1] Rokudenashiko, littéralement «bonne à rien» en japonais, se définit comme une artiste manko, traduction japonaise du mot vulve. C'est avec cette partie de son corps, qu’elle trouve naturelle et non pas indécente, qu’elle produit de l’art, encourageant ses concitoyennes et concitoyens à désacraliser et désexualiser cette partie du corps. Quand les agents de police débarquent au domicile de l’artiste pour la première fois, le 12 juillet 2014 à 10h30 du matin, ils embarquent aussi une quarantaine de créations autour de sa vulve.

2018年7月17日火曜日

Jarry et le Japon 5


“Pas assez fort, d’ailleurs”


Jarry, qui comme tant d'autres a commencé à boire à l’”armerdre” en même temps qu’il expérimentait diverses drogues, était, le fait est (trop) connu, un ivrogne de première catégorie. Selon Rachilde, 
“Jarry commençait la journée par absorber deux litres de vin blanc, trois absinthes s’espaçaient entre dix heures et midi, puis il arrosait son poisson, ou son bifteck, de vin rouge ou vin blanc alternant avec d’autres absinthes. Dans l’après-midi, quelques tasses de café additionnés de marcs ou d’alcools dont j’oublie les noms, puis, au dîner, après, bien entendu, d’autres apéritifs, il pouvait encore supporter au moins deux bouteilles de n’importe quels crus, de bonnes ou mauvaises marques.” (Alfred Jarry ou le Surmâle des Lettres, 1927)

Bien sûr, ce témoignage est à prendre avec des pincettes, un peu comme lorsque Gérard Depardieu affirme boire la bagatelle de quatorze bouteilles par jour [1] ; on peut se demander s’il ne s’agit pas de construire un mythe, de faire de Jarry un monstre, à côté duquel d’ultérieurs alcooliques notoires tels que Debord ou Duras font figure de petits joueurs, un mythe qui enferme encore plus Jarry dans son personnage de "Surmâle des Lettres"…

Quoi qu’il en soit, on trouve dans l’oeuvre de Jarry un grand nombre de référence à l’une des données essentielles de sa vie : l’alcool, à l'absinthe et au vin bien sûr, mais aussi à des alcools moins familiers comme le skhiedam, le kummel et... le saké japonais, nous y voilà. 

L’alcool de riz japonais, communément appelé saké (en réalité, 日本酒 nihonshu - alcool japonais - serait plus correct, saké en japonais désignant les boissons alcoolisées en général), apparaît dans les “Spéculations annexes” (toujours dans La Chandelle Verte) : [...] le saké, une espèce d’alcool, pas assez fort d’ailleurs”.  L’expression “une espèce de” indique que le saké n’a pas toutes les qualités requises pour être considéré comme un alcool à part entière : le saké est trop doux pour que Jarry le porte à la dignité d’un alcool véritable. Pas assez fort, le saké ? Sur ce point, Jarry a raison, le saké est un alcool qui se boit pendant le repas, sans lésiner sur la quantité, et pas en apéritif ni en digestif : il n’a par conséquent pas vocation à être trop fort. Le saké, à ne pas confondre avec ce que l’on boit sous ce nom en guise de digestif dans les restaurants chinois en France (c’est en réalité du mei kwei lu, alcool de sorgho parfumé à la rose), fait entre 14 et 17 degrés. Le voilà donc disqualifié, car ne permettant pas, ou par trop laborieusement, d’atteindre à la “perception vraie” qu’est l’hallucination alcoolique, contrairement à, par exemple, l’absinthe, ce “liquide pur”, qui se trouble quand on lui ajoute de l'eau. Cela peut a priori sembler étrange, ou pour le moins contre-intuitif, d'associer l'ivresse à la lucidité, quand on aurait plutôt tendance à penser l'exact contraire. Mais l'ivresse permet de saisir la vie dans sa continuité, de lier le réel et l’irréel, de déserter l'ordre  cartésien du monde. C'est un « état supérieur », comparable à l’ivresse cannabique (vantée dans Les Jours et les Nuits). Dans cet état, les cadres étroits de la logique sont dépassés ; on entre dans un univers supplémentaire, dans lequel « il n'y a ni Nuits ni jours (...) » car « la vie est continue ». L’alcool, à la fois eau et feu, unit miraculeusement les contraires. Et je voudrais rappeler que pour Guy Debord aussi bien, l'ivresse alcoolique est à l'origine d'une expérience authentique, celle du temps subjectif saisi dans sa vérité, à laquelle la sobriété nous empêche d'accéder :

J'ai d'abord aimé, comme tout le monde, l'effet de la lègère ivresse, puis très bientôt j'ai aimé ce qui est au-delà de la violente ivresse, quand on a franchi ce stade : une paix magnifique et terrible, le vrai goût du passage du temps. (Panégyrique, 1993)

(Note : Jarry aurait sans doute été moins sévère avec d’autres alcools japonais ; je pense au shochu, alcool de patate, d’orge, de sarrasin ou de sucre de canne, à l’awamori d’Okinawa pouvant atteindre 60 degrés, au monstrueux habushu, le “vin de serpent”, aux apéritifs à base de sang de tortue molle trionyx, j’en passe…) 

Voilà qui alimente (abreuve) en tout cas le mythe d’un Jarry amateur d’alcool fort ; le buveur d’absinthe pure décrit par Gide : “Je l’ai vu [Jarry] boire à ce dîner deux verres d’absinthe pure. Il n’a pas l’air d’en être gêné”, bien qu’en réalité l’alcool de prédilection de Jarry fût le vin, moins fort que le saké japonais. Et l’air de rien, en passant, Jarry ironise la manière dont l’État tente à cette époque de contrôler la consommation d’alcool des Français (propagande par l’affiche qui fait l’objet de plusieurs textes dans La Chandelle verte) en avouant sans faux-semblants son goût pour les alcools les plus forts. À notre époque hygiéniste des cinq fruits et légumes par jour (cinq pastèques, pour ma part), de la stigmatisation des buveurs et des fumeurs, du culte du “sain”, je pense que Jarry a encore beaucoup de choses à nous dire, et que son jeu moqueur avec les injonctions puritaines mérite d’être étendu, voire tout simplement repris. L’un des objectifs de ce modeste essai, spéculant hasardeusement sur un corpus de 30 lignes, serait de prouver par l'exemple que Jarry était et continue à être un auteur subversif, mettant à mal les orthodoxies, par des moyens inattendus : le paradoxe placidement provocateur, la surmystification, le refus du sérieux et de la critique frontale.  Pas de « cause », mais du décrochage permanent. Ce qui me paraît autrement plus drôle et radical que le sérieux honteux de la satire (« satire is a lesson, parody is a game » disait à juste titre Nabokov), le pamphlet rageur ou la démystification non-dupe à la Roland Barthes (Mythologies). J'en ai un peu ma claque de l'équanimité pataphysique, du quiétisme, comme des images proprettes d'un Jarry bon petit garçon bien intégré dans le monde des lettres de son époque. Jarry EST un auteur subversif (sans prêtrise ni effets d’autorité); c’est quand même enfoncer une grande porte ouverte que de rappeler ça. 

Juste avant cette remarque sur le saké, Jarry évoquait les “bibelots japonais”, et en particulier les “petites coupes”, en japonais 猪口 (choko) : récipients de 2 à 4 centimètres de hauteur, servant à boire le saké. Leur faible contenance n'a rien à voir avec le degré d'alcool des boissons qui y sont versées, contre toute attente - ceci pourrait d'ailleurs expliquer la définition du saké comme ersatz d'alcool. Leur petite taille fait qu’il est nécessaire de servir souvent ses convives et d’être servis par eux, pratique se voulant conviviale et socialisatrice, mais qui est surtout corsetée, soumise à toutes sortes de règles de préséances. Loin de s’exstasier sur l’esthétique raffinée de l’artisanat japonais et des coutumes subtiles qu’il implique, voici ce qu’écrit Jarry de ces coupes à saké :

“Il est possible, il est vrai, que ces gens aient eu des ustensiles fort pareils aux nôtres mais auxquels nous attribuons des usages tout différents. Nous en avons la preuve tous les jours - non pas au sujet d’objets antiques, mais d’objets exotiques - avec les petits bibelots du Japon. Il y a de petites coupes japonaises qui nous paraissent faites exprès pour mettre la cendre de nos cigarettes. Pas du tout. Au Japon, on s’en sert pour boire le saké, qui est une espèce d’alcool, pas assez fort d’ailleurs.” 

Ces “petits bibelots” qui suscitaient l’admiration des tatamisés de l’époque sont ici dévalués ; la coupe à saké devient un vulgaire cendrier, c'est-à-dire une poubelle. Dans Le Surmâle également, une potiche japonaise était utilisée comme projectile pouvant être utilisé contre les fâcheux : « Marcueil se releva, saisit une légère potiche japonaise et ébaucha le geste de la lancer vers la meurtrière » (il est vrai que Marcueil se retient de la briser car il n'est pas chez lui). Jarry se joue certes du fétichisme superficiel automatiquement appliqué à tout ce qui vient du Japon et nous montre que les objets, tout autant que les mots, peuvent être revus, corrigés, détournés. De la même façon que la “chaufferette japonaise” était utilisée à contre-emploi dans Les Jours et les Nuits (elle était mise au service de la désertion), on constate que les objets, exotiques ou non, peuvent être arrachés à leur fonction ordinaire ; leur usage est toujours flexible, susceptible d’être modifié, trivialement ou non. Il existe une équivalence entre la plasticité de la langue poétique et cette liberté prise avec l'usage habituel des objets. Sur ce, je vais me resservir un peu de bordeaux dans mon cendrier portatif, allongé sur mon futon de vermicelles.

[1] Le chiffre donne le tournis. Dans un entretien accordé au magazine de cinéma So Film, Gérard Depardieudéclare boire 14 bouteilles d'alcool par jour. Toujours dans les colonnes du magazine, l'acteur tente de justifier cette consommation pour le moins impressionnante : "Quand je m'ennuie, je bois..." Il précise : "Ça commence à la maison avec du champagne ou du vin rouge (...) avant 10 heures. Puis du pastis, peut-être une demi-bouteille. Puis le repas, accompagné de deux bouteilles de vin. Dans l'après-midi, champagne, bière, et encore du pastis vers 17 heures, pour finir la bouteille. Plus tard, de la vodka et/ou du whisky", reprend Metronews.

2018年7月12日木曜日

Photos en vrac 色々


Immeuble de Von Jour Caux à Yotsuya, au petit matin






Oden Fuji 🍢🗻



Signature autographe de Youki Desnos 



Lignon







2018年7月4日水曜日

Jarry et le Japon 4

Sternutat, consul de France à Nagasaki







En 1889 puis en 1901 sont publiés les Almanachs du Père Ubu, calendriers pataphysiques centrés autour d’Ubu, « [éclairant] de ses  lumières les choses de notre temps ». Œuvres collectives de Jarry, Bonnard et Terrasse, ces Almanachs contiennent, outre les calendriers, toutes sortes d’informations météorologiques, de conseils pratiques, d’instructions morales, d’images, de chansons, et de rappels d’événements importants. 

Dans L'Almanach du Père Ubu de 1901 figure ainsi la liste des promus ou nommés à l’Ordre de la Gidouille par “le Ministère de l’Instruction Publique et des Biz-Arts”, reproduction parodique des listes de promotion à la Légion d’Honneur du Journal Officiel du 15 décembre 1900 (disponible sur Gallica : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k62611356/f1.image). 

La gidouille désigne le ventre du Père Ubu, énorme et orné d’une spirale, symbole de la boursoufflure physique et morale de son personnage, de son appétit, de sa volonté d’appropriation sans limites, mais aussi de son infatuation (nombril exponentiel). 



(Note : la typographie est singulière ; serait-il abusif de la considérer comme proto-futuriste ? Jarry a publié dans la revue de Marinetti poesia - ou proto-dada - on connaît l’admiration des Dadas pour Jarry...)


"De nombreuses fautes d'impression se sont glissées dans notre liste de promotions et nominations parue au Journal Officiel du 15 décembre.

On trouvera ci-dessous ces erreurs rectifiées en ce qui concerne les grades de quelque importance (grand-croix, grands-oufficiers, commandeurs, oufficiers):
Sont promus ou nommés dans l'ordre de la Gidouille à l'occasion de l'Exposition :

MINISTERE DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE ET DES BIZ-ARTS. [NOTE : il y aurait beaucoup de choses à dire sur ce terme de biz-arts, Jeff Koons TMTC]


Grand-croix


M. Bonnard, peintre, membre de l'Institut.


Grands-oufficiers


MM.

Bully-Prodhomme, de l'Académie française.
Brouordel, doyen de la Faculté de médecine de Paris
Mercier, sculpteur sur consciences.
Massepet, compositeur de musique
Chantard, collectionneur

Commandeurs


MM.

Gaudry d'Asson, professeur au Muséum.
Limande, professeur à la Faculté des sciences.
Ruoltz, doyen de la Faculté des sciences de Grenoble.
Ramier, directeur de l'enseignement secondaire.
Daumier, architecte.
Benjamin-Costot, peintre.
Jean-Charles Cazals, peintre.
Croty, graveur en médailles.

Oufficiers


MM.

Borné, membre de l'Académie des sciences.
Bitte, professeur à la Faculté de sciences de Paris.
Loreiller, professeur à la Faculté de droit de Paris.
Vital de la Blague, professeur à la Faculté des lettres.
Gerdin, maître de conférence à l'Ecole normale.
Gruyere, directeur de l'Observatoire de Besançon.
De Saint-Arromanche, chef de bureau au ministère.
Galibier, professeur d'Histoire au lycée Condorcet.
Camille Lemonnier, professeur d'histoire à l'école de Sèvres.
Machin, professeur au lycée Louis-le-Grand.
Machemiel, directeur de l'enseignement public à Tunis.
Sternutat, consul de France à Nagasaki.
Luc-Olivier Merdon, Amoros, Raoul-Carle Vernet, sculpteurs.
Gaston Raymond, Lapoux, architectes.
Achille Jacquemar, graveur.
Loncle, compositeur de musique.
Taflanel, compositeur à l'Opéra.
Catulle Mendès, Emile Bergeret, Emile Couhillon, hommes de lettres.
Paul Fumisty, directeur de l'Odéon.
Leopold Lidoire, chef de bureau au cabinet de ministre.

Voir la suite dans le Journal Officiel du 15 décembre 1900."


Source : http://alfredjarry.fr/oeuvresnumerisees/PDFJarry/Jarry_BM_Laval_17251.pdf









On connaît le cri d’Ubu : Cornegidouille ! Gidouille à cornes, étendant sa domination à l’infini. « Ubu colonial » est un pléonasme. 

Cet Ordre de la Gidouille est une troupe de grands-oufficiers, d'oufficiers (d'officiers oufs) et de commandeurs chargés de faire rayonner la gidouille par tous les moyens : de permettre à la créativité intestinale du Père Ubu de se déployer sans entraves : Ubu étant universel (nous sommes tous, plus ou moins, Ubu), ça ne devrait pas être trop difficile. Ceci dit, il faut pour cela ne pas limiter son influence à la France ou aux pays les plus proches (certains promus se trouvent en Belgique, en Tunisie), mais au contraire aller faire briller la chandelle verte du Père Ubu aux antipodes, dans le grand Nulle Part, et c’est ainsi qu’on lit le nom d’un certain STERNUTAT, “consul de France à Nagasaki”. Nagasaki, ville portuaire cosmopolite de l’île du Kyushu, pont entre le Japon et le reste du monde, a en effet ouvert en 1862 un consulat de France. C'est dans ce port qu'a débarqué le petit homme Loti, dont on reparlera. 

Sternutat vient du latin sternūtātĭō, ōnis, f. (sternuo), éternuement. Le suffixe “at” indique à la fois le résultat d’une action, comme dans “crachat” ou “pissat” et une juridiction, une fonction, comme dans “shogunat” ou “professorat”. Jarry ramène donc le consul de France (et par extension, sa fonction) à de la morve : le voici en excellente compagnie éjaculatoire, aux côtés de Bitte et de Saint Arromanche. La fonction est carnavalisée, la respectabilité mouchée, monsieur le consul assimilé à un morveux. Les noms “propres” renvoient à des réalités communes, vulgaires : les noms propres sont en réalité des noms communs ! Et des noms communs pas très propres. L’identité comme synonyme, grotesque, de nullité éphémère (mais drôle). Atchoum !




Le Pokémon “Tadmorv”, l’arrière-arrière-petit-fils de Sternutat et de la mère Ubu


P.S. (Post-Sternutationem) : Les autres oufficiers méritent eux aussi un peu d'attention. VITAL DE LA BLAGUE fait référence au célèbre géographe Paul Vidal de la Blache, connu entre autres pour les cartes murales qu’on retrouve encore par milliers dans les écoles primaires ; Ubu ne se situe jamais trop loin des souvenirs de blagues potaches, il en prouve, dans le cas de Jarry, l’aspect vital. LUC-OLIVIER MERDON renvoie à Luc-Olivier Merson, qui, de même que Carle Vernet, n'était pas sculpteur, mais peintre académique. TAFLANEL déforme légèrement le nom du flûtiste et chef d'orchestre Claude-Paul Taffanel, fondateur de l'École français de flûte. Quant à Camille Lemonnier, dont le nom est transposé tel quel, il s'agit de l'écrivain naturaliste surnommé le "Zola belge", qui avait préfacé le roman La Sanglante ironie de Rachilde (1891), qu'il comparait, pour le rabaisser, aux Chants de Maldoror de Lautréamont, à une époque où l'oeuvre de ce dernier venait juste d'être exhumée, et qui passait surtout pour le délire d'un fou ou la fantaisie d'un mystificateur. 


(merci à Dark palmor pour ses remarques)