Par une belle journée de printemps, les cerisiers alors en pleine floraison, mon corps a décidé de faire une apparition à l’exposition « Happy Spring » des Chim↑Pom, au prestigieux musée Mori, situé dans le quartier huppé de Roppongi.
Chim↑Pom, collectif d’artistes créé en 2005, s’auto-proclamant avec panache « néo-dadaïste », est bien connu pour ses œuvres insolentes et subversives, n’hésitant jamais à bousculer les convenances, à briser les tabous, dans un pays où le conformisme n’est pas un vain mot. Les enfants terribles de la scène artistique japonaise n’en font qu’à leur tête et créent sans discontinuer, souverainement, des œuvres autant potaches que politiques, semant le trouble dans les institutions : ainsi, devant un tel hapax, il m’est impossible de ne pas vous proposer un compte-rendu tentant d’analyser les enjeux de cette exposition qui, je n’en doute pas, fera date dans l’histoire de l’art, comme dans celle des cataclysmes.
Bon, allez, j’arrête de mentir. Cette expo est une daube cuite à la sauce verte, un véritable affront à tout ce qui m’importe ; un truc de gros vendus, un simulacre de radicalité dont on se passerait bien, surtout en ce moment.
néo-dada-ubu-abe
Le lieu déjà. Roppongi Hills et ses alentours sont immondes, ambiance fin du monde de duty free : Barbouze de chez Fior, Hugo touchez ma Boss, Herpès, j’en passe. Le musée Mori est glacial, hyper surveillé, aussi convivial qu’un grille-pain connecté. Note pour moi-même : ne plus jamais y mettre les pieds, à part en cas d’occupation sauvage. Occupy Mori Museum!
Les sponsors de l’expo : pas besoin d’enquêter pendant des semaines pour comprendre que ça ne sent pas tout à fait le patchouli : la louche Nippon Donation Foundation, Adidas (on en parle, des Ouïghours ?), Ginza 8, Parco, la Obayashi Foundation… On nage en plein flouzoir, flouze et pouvoir. Pour des néo-dadaïstes, ça la fout mal, à moins qu’il ne s’agisse d’un dadaïsme parfaitement soluble dans le spectaculaire-marchand, bref, après le néo-dadaïsme d’État (Buren), le néo-dadaïsme financier, on n’est plus à un oxymore (oxy-moron) près. Je ne parle pas non plus des t-shirts WE ARE SUPER RATS (c’est pas moi qui le dis !) vendus 7000 yens à la sortie de l’expo, disons que j’imagine mal Antonin Artaud vendre des tote bags.
Inutile donc de s’attarder sur le contenu de l’expo, les œuvres en elles-mêmes sont chouettes, mais tout ce qui pourrait me plaire est instantanément annihilé par la dégueulasserie qui les entoure. Ces zigomars font vraiment un mal fou à toute la scène underground-outsider japonaise, à tous ces artistes indifférents aux tendances qui ont pu un instant trouver les Chim↑Pom crédibles. Je n’imagine pas un concert de punk à la salle Pleyel, ni une expo de graffs au Centre Pompidou (et aucun punk ni graffeur digne de ce nom n’accepterait).
Pour revenir à l’expo, une œuvre m’a paru hautement significative : une grosse tente noire (symbolisant un sac poubelle) dans laquelle est installé un trampoline : l’idée est de s’amuser dans les déchets. Pourquoi pas ? Mais avant d’y pénétrer, deux réduits de gorille me font savoir qu’il est interdit de sauter sur le trampoline. D’accord… Même l’aspect ludique neuneu (que j’apprécie) est entravé par la nature même du lieu. Avec cette expo, le ludique-subversif est donc valorisé par sa négation, dans une forme légale et institutionnalisée, encadrée, aseptisée et régulée. Rien de nouveau sous le soleil, mais il est nécessaire parfois de rappeler certaines choses.
En sortant de l’expo, j’ai éprouvé le désir très fort de jouer à Goat Simulator. Ce n’est pas un hasard. Comme son nom l’indique, ce jeu vidéo permet d’incarner une chèvre :
Goat Simulator est la toute dernière technologie de simulation de chèvre, en proposant la dernière génération de simulation de chèvre pour VOUS. Vous n’avez plus à rêver d’être une chèvre, vos rêves sont enfin devenus réalités !
Au joueur de créer les situations les plus absurdes possibles en milieu urbain, de ruiner les repas de famille, de lécher des quidams, de faire exploser des voitures (la chèvre, comme les rats de Chim↑Pom, est extrêmement résiliente), de voltiger en jet pack, de devenir girafe, pingouin, œuf, de s’incruster un peu partout (dont une galerie d’art), le tout accompagné par une musique irritante, qui pousse au vandalisme pulsionnel. Comme dans un rêve… (les miens en tout cas)
Ce jeu a plus d’un point commun avec les Chim↑Pom (qu’ils fassent attention à la chèvre : un simple coup de corne et les voilà en orbite !), mais il coûte moins cher que leur expo, il est plus drôle, plus idiot, plus cathartique, plus ludique et en définitive plus inspirant, amenant à se poser ce genre de questions : comment empêcher la circulation sociale, marchande, culturelle, sans que personne n’ose intervenir ? Comment devenir chèvre ?.. J’appelle de mes voeux les chèvres néo-dadaïstes à faire irruption à Tokyo, disons à Roppongi Hills, et à y amener un peu de sauvagerie obsessionnelle et colorée !
Chim↑Pom: Happy Spring
Celebrating Japan’s Most Radical Artist Collective in Their Largest Retrospective
Une pluie soudaine interrompt ma flânerie et m’amène à m’abriter à 模索舎 Mosakusha
: une librairie plutôt anarchiste située près de Shinjuku Gyôen,
précisément à 2-chôme, le quartier LGBT. Pas loin, le bistrot anar Lavenderia
: décidément, un vent de liberté parcourt ce quartier. Mosakusha
foisonne d’ouvrages (essais principalement) plus intéressants les uns
que les autres, bien sûr en japonais. Alors vous, je ne sais pas, mais
je me vois mal pousser le snobisme jusqu’à lire David Graeber, Agamben
et Jared Diamond en japonais !
Pourtant,
j’ai vraiment envie d’acheter quelque chose, pour soutenir la librairie
(autant dire que les librairies anarchistes ne sont pas tout à fait
répandues au Japon) (1). Comme un grand enfant quasi-quadra, je me dis :
cherchons des bouquins avec des images. Je me dirige fissa vers le coin
des zines, et là, c’est l’éblouissement : un monde étrange et bigarré, cheap
photocopié et belle ouvrage, s’intéressant à tout et n’importe quel
sujet ; une jungle amicale de publications obscures. Hétérologie à la
Georges Bataille (je pense à sa revue Documents), hétérologie — c’est-à-dire kebab: salade tomates oignons tout, sauce samouraï. Une revue retient mon attention : 公園遊具 Kôen Yûgu, consacrée aux aires de jeux des parcs pour enfants de tout le Japon (2).
De format modeste, d’une trentaine de pages en couleurs, la revue Kôen Yûgu
est l’œuvre du photographe 木藤 富士夫 Fujio Kito, vivant actuellement à
New-York. Il y réunit de belles photos nocturnes de parcs pour enfants
et se focalise sur les aires de jeux, qu’il éclaire littéralement d’une
lumière crue, de l’intérieur et de l’extérieur. Aucune présence humaine,
pas d’enfants donc : ces parcs familiers deviennent étrangement
inquiétants, métamorphosés par la nuit. Ogres, robots, animaux, formes
abstraites, châteaux, démons… Un autre monde (de ciment), d’habitude
ignoré par les résidents, sans parler des touristes.
Kito,
dans une démarche à la Atget, rend visible (fait exister) et sauve de
l’oubli ces aires de jeux qui, j’en suis sûr, sont en sursis : ce pays a
le bulldozer chatouilleux. Ces aires de jeux ? Non : musées de
sculptures à ciel ouvert, qui valent celui de Hakone, car ils nous
rappellent que l’art est fait pour être pratiqué, investi au quotidien
(3).
Rendez-vous
immédiat avec sa propre enfance pas sage. L’enfance baillonnée,
invisible et silencieuse, pas perdue. L’enfance comme manière de voir le
monde et d’être affecté par lui. Merveilleux quotidien, si le
merveilleux est synonyme de non-savoir. Un monde grotesque et touchant,
inquiétant et attirant. Mythes rigolos, peur apaisée par l’humour.
D’évidence, le vrai Cool Japan.
Allez,
faisons un pari sur l’avenir : les « états d’urgence » et autres «
couvre-feux » ne tarderont pas à refaire une apparition au Japon,
contribuant par là à l’essor des activités informelles et non-marchandes
; en termes techniques, picoler dans les parcs (4).
La nuit. Sans faire trop de bruit pour ne pas avoir la maréchaussée au
derché. Le « passe sanitaire » (!) n’est pour l’instant pas envisagé,
mais quoi qu’il arrive, il nous restera les parcs pour enfants. Ils nous infantilisent ?
Eh bien, d’accord. On va redevenir des enfants (i.e. pervers
polymorphes) et ça ne va pas être triste. Transformer nos existences en
parcs de jeux loufoques, inventifs et ignorés ? Chiche.
Désertons
ce qui nous afflige, disparaissons, investissons les lieux encore
respirables, sans traçage ni surveillance, gratuits, poétiques. A défaut
de rond-points, je voudrais donner rendez-vous à toutes les personnes
de bonne volonté, désirant faire un pas de côté et échapper à la
dystopie visqueuse qui nous pourrit la vie depuis deux ans, je voudrais
donner rendez-vous, donc, aux gilets multicolores dans ces modestes
parcs pour enfants du Japon : s’y émerveiller, s’y éveiller.
Contactez-moi : pubisralouf at gmail.com
(1)
D’ailleurs, ça craint vraiment : la dernière librairie indépendante à
vendre des livres francophones, Omeisha (Iidabashi), ferme
définitivement ses portes sous peu. Sérieusement, stop Amazon, soutenons
les petites librairies qui morphlent leur maman encore plus à cause du “Covid”.
(2)
J’ai depuis longtemps une grande affection pour les petits parcs pour
enfants au Japon. Il y en a partout, mais personne n’y prête vraiment
attention, à tort ! Pour moi, ils sont liés à jamais au chef-d’oeuvre
traumatique Akira et à la scène du rêve de Tetsuô.
Scène bouleversante, qui me fait pleurer à chaque vision ; ce film a
été pour moi une vraie scène primitive, je m’en suis rendu compte
dernièrement. Cette scène d’une beauté irréelle me semble d’ailleurs
bien représenter ce que nous vivons depuis bientôt deux ans : un monde
qui à la fois se désagrège et nous tombe dessus, nous expropriant de
nous-mêmes et nous laissant dans l’impuissance effrayée. Il est temps
que ça change.
(4)
Ces pitres ont réussi à fermer la place en face de la station
Takadanobaba ; à Ikebukuro, le parc près de l’université Rikkyô est
vérouillé et surveillé par des flics (résultat : les étudiants font la
fête tout autour du parc, adossés contre les murets) ; à Kôenji, les
flics ont lâché l’affaire : la place en face de la gare est toujours
pleine, tout le monde discute, s’amuse — une chaleur humaine
extraordinaire.
Quit your band! So is called Ian Martin’s essay about Japanese underground music, published in 2016 by awai books.
I won’t write about the content of this book, because I read it quite a
long time ago and I have no time to dive back into it anymore: I’m
reading Emoji Dick, a translation of Moby Dick into Japanese emoticons and it’s quite time consuming. As well, other folks reviewed the book, in a clever way; they covered the essence of it. No, I mean, I would rather like to go back on the title.
Quit your band! As a member of the electro-contemporary-dreamcore band Lo-shi (two albums released on Ian Martins’s label, buy them or steal them, it’s quite good shit) and of another band called Strasbourg
(one self-released album, way worse than Lo-shi but drunk-punk-ambient
fans could appreciate it), I often asked myself: why? Jesus, why not
quit my bands and become, say, a respectable electro-fishmonger? Oh
wait, I know: for the money. With Strasbourg, I’ve earned 557 yens and
with Lo-shi, well, I’m still waiting for the royalties to come back in
my pocket (Monsieur Martin, if you read me). Forget about money… Glory!
In my case, it’s a synonym for polite silence; for a long time, I’ve been touching myself early,
and I got the strange premonition it’s going to last. So why
persevering in my insignificant sluggish being, why continuing doing
musical artifacts vainly (Georges Bataille would gently talk about « unproductive consumption »), with my micro-penis?
Ian
Martin’s book title, more than a castrating injunction, is an
invitation to ask yourself this kind of questions, and to find some
answers (the ghost of Doctor Freud just murmured: « to symbolically enlarge your penis »; fair enough).
For
sure, we all do things in society to be loved, recognized, noticed:
maybe it’s the core of all arts, music of course included. But let’s go
further. While doing stupid music, I have fun. I look for things,
scales, textures, samples, rythms; I’m like a child (Freud again: « polymorphously pervert
»: I agree). I play, and the game is a serious one. I am focused, busy,
absorbed by my pleasant, sometimes hilarious task. In this state of
flow, I am exploring soundscapes like a cowboy doing zapoy or I am gardening like an armless stallholder. That’s it: the child state. Pure bliss.
(To be honest, I did a mental age test on the internet and in fact I’m
14 years old, on the frustrated and neurasthenic side of the force, but
you get the idea). That’s precisely the reason why us, failed artists,
staying in that child state, succeed in life. Look at other people, I
mean the rotten wannabees or the « true » successful ones! Look at their
faces: that’s horrible. Those Burzums from seabeds take themselves too
seriously, and their music smells like cornichons (French pickles).
Being
in a band (or several), doing gigs, being on a label like CAR, moving
inside different porous scenes: all of this allows the mental and
retarded experimental artist (I’m mostly talking about myself), the
coming off a red wine high post-dadaist fellow to avoid the redoubtable
solitude, to get off the pot and shit in colours. The more the merrier: plus on est de fous, plus on rit. Drunk anartists, poetarians from all countries, join the asylum! And fuck capitalism.
A l’ombre, on ne voit pas le soleil. Les enfants sont plus petits que les adultes. De toute façon, on va tous être remplacés par des robots.
Lu récemment dans le New Yorker un article passionnant sur les progrès de l’intelligence artificielle en termes d’écriture. Je vous la fais rapidement, mais en gros le logiciel GPT-3 (ça ne s’invente pas) permet de produire du texte cohérent, singeant le style de n’importe qui, au kilomètre. Il aurait réussi à écrire une suite crédible à La Métamorphose de Kafka à partir du seul incipit, par exemple, ce qui est impressionnant, même si je suis sceptique. Alors, sans doute que pas mal de choses vont changer, ça va être pratique à l’école pour les disserts ou pour automatiser l’écriture de textes pénibles. Pour l’écriture, je ne m’inquiète pas, il suffira de maximiser le signifiant et le signifié pour mettre Gepetto-GPT en PLS. J’imagine les possibilités infinies de s’amuser avec ce séquenceur textuel, de bidouiller les paramètres pour créer toutes sortes de monstres littéraires (la syntaxe de Proust avec le lexique de Rabelais ?), des suites comme Eden Eden Eden 3 (le 2 existe déjà), de faire dérailler le logiciel en gare de Culmont-Chalindrey… De nouvelles activités vont émerger, DJ littéraire par exemple, gromancier, poète cyborg mutantiste dodécaphonique dada, hâte qu’on arrive à ressusciter l’ami Queneau qu’il nous dise ce qu’il pense de tout ça. Un nouveau chapitre va s’ouvrir dans l’écriture automatiquement générée, du poème dadaïste de Tzara au logiciel utilisé par Bowie pour écrire les paroles de je ne sais plus quel album…
Mais aujourd’hui, j’ai envie de parler d’un jeu de rôle en mode texte qui utilise l’intelligence artificielle : AI Dungeon (merci à Kismyder de m’en avoir parlé). Je me souviens vaguement des jeux de rôle textuels sur Amstrad, c’était du genre :
OUVRIR PORTE MONTER ESCALIER ALLER BOUTIQUE JO 2020 ACHETER SLIP OLYMPIQUE MANGER SLIP HURLER LUNE
Certains jeux s’arrêtaient même de fonctionner quand logiquement on se mettait à écrire injures et jurons, ou exigeaient des excuses… Le genre paraissait franchement appartenir à la préhistoire du jeu vidéo, mais en fait non. En 2019, avant la guerre de cent ans, sortait AI Dungeon sur iOS, Android et BlackBerry.
Imaginez un monde généré à l’infini que vous pourriez explorer sans limites, en trouvant continuellement des contenus et des aventures entièrement nouveaux. Et si vous pouviez également choisir une action qui vous vient à l’esprit au lieu d’être limité par l’imagination des développeurs qui ont créé le jeu ? Bienvenue dans AI Dungeon !
AI Dungeon est un jeu d'aventure texte (open-source, bravo) qui utilise le modèle de génération de texte GPT-2 pour générer des intrigues ouvertes et illimitées. Le jeu utilise l'intelligence artificielle formée sur les jeux de chooseyourstory.com pour générer des réponses complexes aux entrées des utilisateurs. Lorsqu'un joueur commence une partie, il est invité à choisir un genre d'histoire, parmi fantasy, apocalyptique, cyberpunk, zombies ou mystère, ou bien parmi d'autres scénarios prédéfinis. Le jeu génère une partie, puis le joueur saisit des commandes de texte, qui permettent de faire évoluer un personnage incarné par le joueur à la deuxième personne. Dans la plupart des actions, l'IA répond en conséquence.
Ce qui me plaît beaucoup dans ce jeu sauvage et charmant, ce sont les nombreuses défaillances de l’IA. On a l’impression de faire une session de jeu de rôle avec un maître de jeu complètement ivre et/ou fou. Si les parties commencent souvent à peu près normalement, très vite tout part en vrille virevoltante. On ne sait plus qui est qui, les personnages changent de nom, les pronoms personnels s’intervertissent, on change d’univers sans préavis, on est pris dans des boucles infinies… C’est merveilleux, parce qu’on ne sait pas à quoi s’attendre. Tout est possible, et comme sur le billard de David Hume, les boules peuvent s’envoler n’importe quand, ce n’est plus de la fantasy ou de la science-fiction mais de la fiction hors-science. Coq-à-l’âne baroco-burlesque, onirisme haut débit, obscénités décomplexées… Aucune loi n’est stable, tout peut se métamorphoser à chaque instant, un peu comme dans… le réel et ses chemins qui bifurquent. AI Dungeon, comme la poésie de Benjamin Péret, est avant tout réaliste, j’en suis certain. Quand le coulommiers de la réalité a fondu, on se retrouve dans le monde d’AI Dungeon, en compagnie d’Alice et du sourire sans chat. Seule différence : l’absence complète de conséquences. On peut vraiment y aller franco de porc, faire ce qu’on veut, la sensation de licence est extraordinaire. Ça m’a fait penser à Un jour sans fin, quand le personnage principal commence à faire n’importe quoi (c’est un arc que le film aurait gagné à approfondir, à mon avis, plutôt que de virer conte moral). Quel exutoire ! De toute façon, j’aime les jeux qui permettent de ne pas sublimer ses pulsions, mais de les assumer : Destruction Derby, Rampage, King of the Monsters (tu le vois l’Arc de Triomphe ? Eh bim, prends-le dans ton visage !), GTA bien sûr, Blood (qui s’en souvient ? Ça allait vraiment loin), Sim City (celui sur Super NES, dans lequel on peut envoyer Godzilla tout casser), Jet Set Radio et son vandalisme coloré… Politiquement aussi, je crois qu’il est grand temps de détruire des mondes, parce que là on n’en peut plus (est-ce que le ras-le-bol est considéré comme une comorbidité ? Si oui je voudrais être vacciné le plus rapidement possible) - AI Dungeon, par la tangente, nous reconnecte à ce qui nous manque le plus dans cette période pénible : l’utopie, la possibilité de bifurquer. Bon, on va encore dire que je délire, comme d’habitude !
Et puis aussi : la lecture redevient ce qu’elle a toujours été : un jeu, mi-fun mi-sérieux, mi-crétin mi-profond. Ça donne plein d’idées. Pour la littérature, la poésie, les paroles de chansons, je sens que GPT pourrait donner des résultats amusants, imprévisibles. On pourrait aussi écrire une histoire bien loufoque, excessive, pas conforme et dire « c’est pas moi c’est l’IA »! L’IA avec 3 grammes dans le sang devient tout de suite plus sympathique, comme si on avait plaqué du vivant sur du mécanique. Je ne raconte pas ce que j’ai vécu dans ce jeu, pas envie de voir la brigade des mœurs ni le GIGN débarquer chez moi. Vous pouvez vraiment imaginer le pire. Ou le meilleur, si vous êtes amateur de Zardoz, de Georges Bataille, de David Lynch et de Pif Gadget.
(si quelqu'un connaît une traduction satisfaisante du japonais 県, je suis preneur)
Premier voyage dans cette ville. Je la connaissais de nom (propice à mille et un calembours trilingues) et de réputation (musée d’art contemporain, spécialité culinaire : le nattô, grains de soja fermentés). Impossible de rentrer en France, à cause du sakoku 2.0 mis en place par les P.P. (pitres puissants) du gvnmt. Alors pendant ces vacances un peu spéciales, j’ai décidé d’alterner staycation (villégiature dans sa propre ville, je reviendrai bientôt sur le sujet) et micro-voyages dans le Kantô.
Impression immédiate : le déjà vu. Une gare bien pleine, bien remplie de chaînes, des passages piétons surélevés, un écran qui parle tout seul, des gens qui parlent tout seuls. Des collégiens qui font tenir une bouteille en plastique sur leur tête, sans les mains. On pourrait être dans n’importe quelle ville de banlieue de Tokyo, genre Tachikawa, Hachioji, Matsudo, j’en passe et des identiques. Je me promène un peu, urbanité éparpillée, un café, dix mètres plus loin un resto… Comme des poils mal répartis, le contraire d’un chat ou d’un furet. Deux disquaires, dont un en haut d’un immeuble bien vétuste. Affiche étrange : Fallout 4, avec un type souriant. Fraîcheur appréciable, comparée à la chaleur poisseuse de Tokyal, finie la fondue savoyarde dans le crâne, je respire enfin.
c'est bon j'ai demandé la permission
À côté d’un torii, une galerie marchande couverte me fait de l’œil : Miyashita Ginza. Deux jeunes types écoutent du post-punk, assis à une table. Plus loin, un bar à whisky chicos, ambiance je ne sais quoi, pas punk. Un bar à DJ avec une affiche d’un goût très doûteux « welcome to the party » ; y sont dessinés Lénine, Mao, Staline : je vais passer mon tour. Dans cette rue, le sol est pavé de dalles branlantes, certaines, quand on les active avec les pieds, sonnent comme des geta (chausses traditionnelles en bois). Un taxi passe : j’ai l’impression d’entendre courir une armée de zigomars en geta à l’assaut d’un mammouth voisin. J’aurais dû (maudit conditionnel passé !) enregistrer le son, même avec le micro en mousse de mon téléportatif. Je vois un bar : Restart. Il est fermé en raison de l’insistance du célèbre C. Ovid, un type pénible qui s’incruste un peu partout depuis six mois. L’heure de la tisane au houblon a sonné : je vais à la supérette L’Enfant de la Loi et tombe immédiatement amoureux de la caissière. On tapela discute, chose plutôt difficile à Tokyo. Elle est sri-lankaise et apprend le japonais. Elle a des yeux d’une beauté de type belle. Elle me demande si je suis étudiant, bon, j’avoue ça m’a fait plaisir. Réponse : non, je suis un tonton déglingué (boroboro na ojisan). Je lui dis que c’est la première fois que je viens ici, elle me répond qu’une journée suffit. Je manque de me casser la binette en lui disant au revoir (adieu plutôt, car je ne la reverrai sans doute jamais). Je marche le long d’une rivière qui n’est pas un égout à ciel ouvert : sakuragawa, la rivière aux cerisiers, voilà qui est original dites donc ! Promenade très agréable, je laisse mes pensées et mes souvenirs, entrecoupés de musique, vivre leur vie et aller je ne sais où. Dans la rue, je vois des gouttelettes de têtes en train de sécher. Puis un banc en plein devenir-chien, ou le contraire.
Il convient d’aller au musée d’art moderne. Le bâtiment, la Tour Mito, ressemble à une grosse scoliose métallique, par endroits rouillée. Je ne fais pas la queue, il n’y a personne, chouette, et l’expo me plaît : elle s’intéresse aux mauvaises herbes, aux terrains vagues, au chiendent, à tout ce qui pousse anarchiquement, à l’hirsute, au mal rasé. De toute façon, c’est inévitable que ça me plaise. Dans ce pays parfois légèrement obsessionnel en ce qui concerne l’hygiène, la propreté, dès qu’il y a un peu de sauvagerie, je suis ravi. Ce qui explique mon intérêt pour le noise, l'art brut, les stickers, les écarts de langage. À Minowa, avec L.D. (Laser Disc) l’autre jour, on était en admiration devant un terrain vague laissé à l’abandon, et qui faisait tache dans le paysage (bien que Minowa ne soit pas le quartier le plus propret de Tokyo, loin s’en faut). Je me souviens du jardin de mon père, dans son ancien appartement rémois : c’était la jungle, il s’était acheté une serpe, avec mon frère on se moquait de lui en l’appelant « le druide ». Je reviens à l’expo : en plus des très belles photos (pas esthétisantes) de mauvaises herbes et de lieux à l’abandon (dont la zone interdite autour de la centrale de Fukushima), j’ai aimé entrer dans une pièce noire, au sol sablonneux, muni d'une lampe de poche permettant de lire des messages écolos écrits à l’encre invisible, avec en fond sonore des cris d’animaux un peu flippants. Ça m’a rappelé les toilettes de chez mon ami Kismyder, à Saint-Dizier, qui comportent aussi des messages invisibles sauf éclairés par une lampe spéciale. Le contenu n’est pas le même, moins écolo, plus rigolo. Autre visite obligatoire : le jardin Kairakuen (prononcer caille la couenne). Contraste très marqué avec l’expo que je viens de voir : no mauvaises herbes strict policy, pas de feuilles du mal. Nature complètement contrôlée, asservie, tous les arbres chez le coiffeur, en fait je crois que ça m'ennuie, cette sur-civilité corsetée, partout, tout le temps. Quand même : j’ai été ému de voir un spot de go, on venait y jouer tout en admirant le lac et en profitant de l’air frais, avec une vue à 360 degrés. J'ai imaginé la scène, en virant au bulldozer mental les routes, les bagnoles, les immeubles moches. J'ai aimé la bambouseraie aussi (bambouseraie est sans doute un de mes mots préférés en français, allez savoir), sa source naturelle, une belle crêpe d'eau pure jaillissant d’une roche blanche pleine de plis et de nuances.
La spécialité de la ville est le nattô, grains de soja fermentés. C’est bon, délicieux même (comme tout ce qui est fermenté) et c’est gluant. On peut en mettre partout, sur du riz bien sûr, mais aussi sur du pain grillé - le nattoast -, dans les nouilles soba, mais aussi dans les pâtes. J’en achète un maximum, surtout les plus baroques ou intrigants. Il y a même du furikake au nattô ! Feu d’artifice sur riz en perspective. Et puis le nattô, c’est un symbole ambivalent. Symbole négatif de l’engluement ammoniaqué, symbole positif d’une connexion souple, défaisable facilement, un peu comme dans le jeu de go des pierres peuvent être connectées même si elles sont relativement éloignées. Les relations humaines devraient prendre exemple sur le nattô. Et c’est fermenté, comme une parole réprimée qui finit par éclater. Le nattô explose en bouche.
La question, comme partout où je vais, se pose : est-ce que je pourrais y vivre ? Pourquoi pas, si j’avais des amis, une vie intérieure plus riche, un projet me demandant du calme, et plus généralement le goût du calme, que j’ai juste de temps en temps. Quoi qu’il en soit, je reviendrai explorer Mito et ses environs, plus lentement, après la pandémie. Une amie originaire d'Ibaraki me conseille le Kôdôkan, la plus grande école han de l'époque Edo - ce qui renvoie au sakoku, isolationnisme, et à la soif de l'extérieur, dont je parlais au début.
Retour à Tokyo, vu un distributeur de soupe de tortue molle du Nil (en japonais suppon) et dans ma rue, présence de beaux trucs poilus en cageot. L’un d’eux semble dire : vivement la quille !
Tokyo, mai 2020. En ce moment, comme pas mal de personnes sur cette Terre « bleue comme une orange pourrie
» (Lucien Suel), je suis confiné. Je reste dans ma chambre, la plupart
du temps en slip, à écouter Stars of the Lid. À lire Nabokov, à jouer à
Chrono Trigger, à regarder des documentaires sur les limaces de mer, en mangeant
de la nourriture avec ma bouche. Il y a de fortes chances que je sorte
du confinement dépressif, obèse ou disciple de Blaise Pascal,
mais je tiens bon, avec des hauts et des bas. Je pense aussi, avec
gratitude, à tous ceux qui doivent continuer le travail, risquant leur
santé, leur vie, pour trois clopinettes, et aux nombreuses personnes qui
ont fait faillite ou qui ont perdu leur travail. Je suis loin d’être à
plaindre. Pourtant, je vis mal la fin, la faim de l’extériorité. Une
chose me manque, nécessaire à mon équilibre psychologique, déjà pas au
top de la stabilité en temps normal : la chasse aux trésors, les grandes promenades random dans Tokyo,
seul ou accompagné. C’est ce que je préfère et sais faire de mieux dans
la vie. Prendre n’importe quel métro, m’arrêter parce que le nom d’une
station me plaît, m’intrigue, explorer sans méthode un quartier inconnu,
et y dénicher de l’insolite. Alors à défaut de marcher avec, j’ai
aujourd’hui l’intention d’écrire avec mes pieds. Car oui, en se promenant, on rencontre parfois de sacrés monstres,
architecturaux y compris, et j’ai bien envie de vous en présenter
quelques-uns. Ici, les architectes jouissent d’une grande liberté, aucun
plan d’urbanisme général, les contraintes qu’ils rencontrent concernent
surtout les normes de sécurité (normes sismiques en particulier) et
peuvent faire un peu ce qu’ils veulent : c’est frappant quand, pour X
raisons, on s’intéresse aux love hotels (hôtels de passe), le délire dépassant parfois l’entendement humain. Je réserve ce vaste sujet pour un prochain article.
Tokyo, donc, peut être vu comme un laboratoire d’architecture contemporaine à ciel ouvert, pour un résultat visuellement chaotique qui peut charmer ou rebuter ; personnellement, les villes musées m’ennuient et le chaos me fait battre le cœur. Tokyo me convient donc parfaitement sur ce point précis. Sa beauté, fascinante, effrayante ou comique, est le plus souvent involontaire, elle arrive à l’improviste. En plissant les yeux, je vois tout ce bordel urbain comme un tableau de Klee ou de Kandinsky, un kaléidoscope de formes enchevêtrées, confuses et excitantes. En les rouvrant, je me focalise sur les détails, comme si j’activais la fonction bokeh de Photoshop. Mon idéal, en urbanisme, en littérature, en tout : un max de diversité dans un minimum d’espace.
Pour le minimum d’espace, c’est plutôt raté (sérieux la conurbation,
c’est trop grand ton machin, là), par contre pour la surprise, les
contrastes, l’hétérogène, je peux m’estimer heureux.
On remarque vite, cependant, que pour mille et une raisons historiques, les disciples du Corbusier,
via Kenzo Tange, sont légion, et que malgré l’impression de disparate,
beaucoup de bâtiments semblent avoir été copiés-collés. Mettons les
choses au clair : je hais Le Corbusier, le glauque facho si peu fada, vichyste, eugéniste, rêvant d’assainir l’espace public en le débarrassant des catégories parasitaires, qui affirmait OKLM : « Hitler peut couronner sa vie par une œuvre grandiose : l’aménagement de l’Europe » (1). Je ne connais rien à l’architecture : c’est une question d’instinct, chaque fois que je vois un tupperware fonctionnel du Corbu, je me sens personnellement agressé. Et par fascisme, j’entends en gros autoritarisme, amour du cadre en tant que cadre, c’est-à-dire ressentiment contre le vivant,
crainte du multiple, de la profusion, du hasard, du mal foutu, du
bancroche, du bariolé, du cru, bref de la vie, de la démocratie, de la
liberté. Tout ce qui m’importe, avec les nuages, le cidre sec, la
musique de Brian Eno et les tempura soba.
Le Corbusier, pour qui « une maison est une machine à vivre » ou encore « l’architecture, c’est mettre en ordre » (standardiser, formater, donc) a eu en effet une influence décisive sur toute une génération d’architectes japonais, certains [qui ?]
n’hésitant pas à voir dans son architecture des traits conformes à une «
japonité » esthétique : simplicité, humilité, pureté, luminosité et
austérité sophistiquée (shibusa) (2). Contre cet essentialisme lassant[non neutre],
on peut au contraire trouver l’héritage plus qu’encombrant, et se
ranger du côté des situationnistes, pour qui Le Corbusier, « nettement plus flic que la moyenne » avait pour ambition de « supprimer la rue » en construisant des « taudis type », des « cellules », des « ghettos à la verticale » [référence nécessaire].
Qu’on me pardonne donc de ne pas m’enthousiasmer pour l’architecture
fonctionnelle moderne, et d’aller voir ailleurs s’il n’existe pas
d’alternatives. À Tokyo, on trouve des bâtiments déviants, fous, fantaisistes,
aussi inspirés qu’inspirants, qui s’ils constituent une exception, font
partie de la ville au même titre que les autres (les chiants). La liste
ne sera pas exhaustive, loin de là, mais donnera une idée des richesses
architecturales insolites, non-alignées, réconciliant ville et vie, que l’on trouve ici ou là au hasard d’une promenade, agrémentée ou non de tisane au houblon.
1) Arimasuton bldg, Mita
Je commence par mon préféré.
Dans le quartier de Mita — Tamachi, près de la tour de Tokyo, on trouve
un bâtiment plus que surprenant, ne ressemblant à rien de connu, le
building Arimasuton, immeuble en construction perpétuelle, dont le nom
est un jeu de mots formant une chimère (ari : fourmi, masu : truite, tonbi : cerf-volant, biru :
troncation de la transcription japonaise de building), né de
l’imagination de Keisuke Ota. Depuis 2005, Ota construit cette « grotte »
unique en son genre, assemblant des pans de bétons (fabriqué
artisanalement) non pas d’après un plan, mais en improvisant : pour lui, l’architecture se rapproche de la danse. Vous connaissez peut-être cet aphorisme : writing about music is like dancing about architecture (auteur douteux). Eh bien, voici la preuve qu’il est faux !
Drôle et séduisant patchwork aussi difficile à décrire qu’à prendre en photo, qui m’évoque par certains aspects le Merzbau de Kurt Schwitters, une « autobiographie en pleine évolution ».
« Les
habitats de notre époque sont ennuyeux. Immeubles, bureaux, maisons
sont conçues par ordinateur et construites exactement selon les plans ;
ils ne reflètent rien de pensé in situ ». Pour lui, tous ces
bâtiments produits en masse, le plus rapidement possible, sans
considération pour la santé des travailleurs, sont froids, il sentent la
mort, au contraire de son Arimasuton building qu’il considère vivant,
car construit au jour le jour selon les caprices de l’improvisation créatrice.
Et ce n’est rien de dire qu’il contraste avec le quartier,
principalement fréquenté par des employés de bureau aliénés, dont
l’ennui se lit sur le visage : « Tamachi est un Japon en
réduction. Je pense que si les conditions de travail ne s’améliorent
pas, le Japon ne s’améliorera pas non plus. » Ota pointe le vrai problème : la vie aliénée, passive, prise dans un scenario tout pété
écrit par un autre, celle qui nous fait attendre le week-end pour s’en
coller une. Lui, au contraire, travaille avec plaisir, car le processus
créatif est source de joie, ce que chaque artiste pratiquant
l’improvisation sait bien. Et c’est pour ces raisons que ce bâtiment,
grot(t)esque et touchant, devient le symbole de la vie non-aliénée, la
vie créative, qui seule vaut la peine d’être vécue, on est d’accord.
La palme de la déviance
est attribuée à Von Jour Caux, surnommé le « Gaudi japonais ». En 1958,
Von Jour Caux commence à travailler en tant qu’architecte traditionnel.
En 1971, il abandonne la pratique architecturale conventionnelle et
ennuyeuse et en 1974 forme une troupe d’artistes et d’artisans appelée
Art Complex. Leur pratique est la renaissance du mouvement Arts &
Crafts dans l’espace architectural : utilisation d’ornements, d’icônes
et de styles symboliques. Contrairement au célèbre oukase de Loos,
l’ornement cesse d’être un crime économique, moral et culturel (Loos
s’appuyait sur les théories scientifiques d’Ernst Haeckel, le « Darwin
allemand », théoricien du racisme, tiens tiens). Le Corbusier soutiendra bien sûr cette conception, au nom du virilisme héroïque et ascétique : «
Nous qui sommes des hommes virils dans un âge de réveil héroïque des
puissances de l’esprit, dans une époque qui sonne un peu comme l’airain
tragique du dorique, nous ne pouvons pas nous étaler sur les poufs et
les divans parmi des orchidées, parmi des parfums de sérail ». Décidément ! (et quel style de pompeux cornichon…)
A Tokyo, il y a cinq bâtiments de Von Jour Caux. Ils valent tous le détour, en particulier l’un d’entre eux : Waseda El Dorado.
Waseda El Dorado, aussi appelé Rhythms of Vision (on retrouve le lien unissant l’architecture et la musique,
le rythme, au contraire de la cadence, pouvant se définir comme manière
particulière de fluer), a été construit en 1983. dans le quartier
étudiant de Waseda, arrondissement de Shinjuku. El Dorado, évoquant le
mythe des Cités d’Or, est une vision foutraque et colorée,
une sorte de mélange d’à peu près tout, de l’Art Nouveau au Bouddhisme,
en passant par le style architectural japonais de l’époque Edo, les
incrustations de nacre du XIXe siècle, les vitraux Art Déco… L’absence
de cohérence laisse place à l’ivresse de l’abondance et de la diversité. Première réaction, en voyant cette main géante descendre d’un plafond de verre : qu’est-ce que le fuck, stupeur. L’impression d’avoir pénétré, en même temps que dans l’atelier d’André Breton, dans l’univers-bloc
d’Einstein, la vraie réalité dans laquelle passé, présent et futur
coexistent ; une expérience qui nous fait douter de l’écoulement
temporel, comme si la rivière du temps était en fait un Mr. Freeze,
le glaçon-friandise. Qui nous fait rire aussi, parce que l’architecte a
l’air d’être gentiment ravagé de la théière, disons que ça va assez
loin dans le syncrétisme en roue libre. Très bien. Coq à l’âne propre au
rêve, visions mystiques, foisonnement de formes et de couleurs, la
première fois que j’ai visité El Dorado (c’est amusant d’écrire ça, j’ai
l’impression d’être Candide !), j’étais émerveillé, connecté en haut débit à l’utopie future, au rêve présent, au merveilleux de l’enfance. Délivré de tout ressentiment contre le temps. Je crois que les surréalistes et Dubuffet auraient aimé Von Jour Caux.
Attention
: il est très tentant d’entrer dans cet immeuble pour l’explorer, mais
n’oubliez pas qu’il s’agit d’une propriété privée, des gens y vivent, et
il serait inopportun (et illégal) de les déranger. Demandez la
permission.
Le nom oxymorique
(comme dans soleil noir, obscure clarté, prison conviviale, vacances
travail…) suffit à embrayer l’imaginaire. Imaginons, comme dans un livre dont vous êtes le héros, pouvoir revenir quelques pages en arrière et décider de ne pas ouvrir ce coffre rempli de serpents à tête de flan, vous rackettant vos organes pour les revendre sur ibazar.fr. La vie deviendrait d’un coup plus audacieuse, plus ludique.
C’est, d’une certaine façon, ce que nous propose ce Reversible destiny loft
de Mitaka (banlieue ouest de Tokyo). Ces unités résidentielles
(terminées en 20o5), oeuvres des architectes Shusaku Arakawa et Madeline
Gins, ont été conçues en hommage à Helene Keller. Je ne la connaissais pas et suis donc naturellement allé consulter la page Wikipedia, que je vais reformuler un petit peu :
Helene
Keller (1880–1968), est une auteure, conférencière et militante
politique (socialiste, féministe, antimilitariste) américaine. Bien
qu’aveugle et sourde à l’âge d’un an et demi, elle parvint à devenir la
première personne handicapée à obtenir un diplôme universitaire. Elle a
écrit 12 livres et de nombreux articles au cours de sa vie. Son
autobiographie Sourde, muette, aveugle : histoire de ma vie a inspiré la pièce, puis le film, Miracle en Alabama.
L’histoire décrit comment sa professeure Anne Sullivan a réussi à
briser l’isolement dans lequel se trouvait plongée Helen Keller par une
absence presque totale de langage, permettant ainsi à la jeune fille de
s’épanouir en apprenant à communiquer. Keller enseigna que les personnes
sourdes étaient capables de faire des choses que les personnes
entendantes pouvaient faire. Ainsi, elle est devenue un modèle pour
beaucoup de personnes sourdes dans le monde.
Là encore, la vie, acceptation de la multiplicité, s’accompagne de chromatisme : pas moins de 14 couleurs
ont été utilisées, pour peindre l’extérieur comme l’intérieur des
unités d’habitation. Ça change de la grisaille et des sacs Vuitton.
Ces couleurs vives évoquent à la fois l’enfance et les vacances, champ de liberté, ses jeux et accessoires. Vacances comme récréation, re-création.
Les pièces sphériques, avec barres et échelles reliant le sol au
plafond, ressemblent à des terrains de jeux pour enfants. Certains
espaces sont accessibles aux enfants seulement, d’autres non, c’est
assez difficile à expliquer, le mieux est d’essayer soi-même lors d’une
visite guidée. En gros il faut se préparer à faire l’expérience d’un espace déstabilisé, pas des plus pratiques, où l’on rampe et l’on s’accroupit beaucoup. Le confort n’est pas la priorité. Ces pièces stimulent l’habitant, et lui donnent l’occasion d’explorer les potentialités de son corps, selon son âge et ses capacités physiques. De questionner ses routines, ses automatismes, pour se réinventer.
On comprend mieux le parti pris optimiste et vitaliste de ces unités d’habitation : ne pas dépérir, ne pas devenir os, tenter, expérimenter, et faire des choses a priori impossibles, comme Helene Keller a su le faire.
Elles nous font prendre conscience de ce que Nietzsche appelle la « force plastique » : « cette
force qui permet à quelqu’un de se développer de manière originale et
indépendante, de transformer et d’assimiler les choses passées ou
étrangères, de guérir ses blessures, de réparer ses pertes, de
reconstituer sur son propre fonds les formes brisées ».
Restons dans les blessures guéries, les épreuves surmontées, et parlons du Gunkan, officiellement « New Sky Building », mais appelé communément Gunkan Bldg (gunkan
signifiant « navire de guerre »). Il se situe à l’est de Shinjuku,
entre Kabukicho et Okubo. Accueillant bureaux et appartements, il a été
achevé en 1970. Son créateur : Yoji Watanabe, ancien soldat de la marine impériale, devenu architecte après la guerre, souvent surnommé « l’architecte fou » ou « l’architecte hérétique
». Au départ, il a présenté de nombreux travaux utilisant la méthode
traditionnelle de construction en bois japonaise, avant de se tourner
vers les constructions en béton, de plus grande portée. Après cela, il a
commencé à travailler sur la construction d’unités et de capsules, et
au cours des dernières années, il s’est concentré sur l’imitation de dragons et de tigres et a adopté des plans de construction en spirale.
Le New Sky Building évoque un cuirassé,
celui dans lequel s’est battu Watanabe contre les Américains, au
large des Philippines. À chacun des 16 étages, 150 unités de salles de 6
tatamis sont installées dans le couloir en Y. L’objet cylindrique
attaché à la tour ressemblant à un missile est un réservoir d’eau.
Après quarante ans d’existence, le démantèlement du New Sky building a été envisagé, mais il a été rénové
en 2011 et rebaptisé « GUNKAN Higashi Shinjuku Building ». À cette
époque, la peinture extérieure est passée de du gris argent au vert pâle. L’intérieur est utilisé pour des habitations et bureaux.
L’impact visuel est saisissant. Et ce qui me plaît dans ce cuirassé, c’est que j’y vois un symbole de résilience, une opération alchimique (changer un souvenir de guerre traumatique en lieu de vie), renforcé par le changement de couleur : le doux vert pâle irréalisant ce navire de guerre, comme s’il s’agissait d’une image mentale mise à distance.
Quand je suis arrivé à Tokyo, en 2006, le Gunkan était dans un sale
état, en fin de vie, il avait quelque chose d’apocalyptique, un mix de Mad Max et de Captain Harlock (Albator, en VF). Il ressemblait alors bien plus à un vrai navire, comme pour rappeler, un peu comme dans le film Patlabor 2, que la paix, loin d’être un état pérenne, naturel, est précaire, fragile, et que la guerre peut ressurgir à tout instant.
Vivre dans une maison de verre, c’est le rêve d’André Breton (rêve de transparence de soi à soi, métaphore de l’écriture comme quête de vérité subjective) comme le cauchemar de Milan Kundera (la fin de l’intimité, la transparence forcée). C’est aussi le titre d’une chanson de Radiohead, ouin-ouin.
«
Pour moi, je continuerai à habiter ma maison de verre, où l’on peut
voir à toute heure qui vient me rendre visite, où tout ce qui est
suspendu aux plafonds et aux murs tient comme par enchantement, où je
repose la nuit sur un lit de verre aux draps de verre, où qui je suis
m’apparaîtra tôt ou tard gravé au diamant », écrivait André Breton dans Nadja.
«
TRANSPARENCE. Dans le discours politique et journalistique, ce mot veut
dire: dévoilement de la vie des individus au regard public. Ce qui nous
renvoie à André Breton et à son désir de vivre dans une maison de verre
sous les yeux de tous. La maison de verre: une
vieille utopie et en même temps un des aspects les plus effroyables de
la vie moderne. Règle: plus les affaires de l’Etat sont opaques, plus
transparentes doivent être les affaires d’un individu; la bureaucratie
bien qu’elle représente une chose publique est anonyme, secrète, codée, inintelligible, alors que l’homme privé
est obligé de dévoiler sa santé, ses finances, sa situation de famille
et, si le verdict mass-médiatique l’a décidé, il ne trouvera plus un
seul instant d’intimité ni en amour, ni dans la maladie, ni dans la
mort. Le désir de violer l’intimité d’autrui est une forme immémoriale
de l’agressivité qui, aujourd’hui, est institutionnalisée (la
bureaucratie avec ses fiches, la presse avec ses reporters), moralement
justifiée (le droit à l’information devenu le premier des droits de
l’homme) et poétisée (par le beau mot: transparence). » L’art du roman, Milan Kundera.
Cette
maison de verre, elle existe, située dans le quartier de Kōenji, dans
une petite rue près de la station. Elle date de 2012 et a été conçue par
l’architecte Sou Fujimoto.
Voici ce qu’en dit l’architecte :
Designed
for a young couple in a quiet Tokyo neighborhood, the 914 square-foot
transparent house contrasts the typical concrete block walls seen in
most of Japan’s dense residential areas. Associated with the concept of
living within a tree, the spacious interior is comprised of 21
individual floor plates, all situated at various heights, that satisfy
the clients desire to live as nomads within their own home.
The
white steel-frame structure itself shares no resemblance to a tree. Yet
the life lived and the moments experienced in this space is a
contemporary adaptation of the richness once experienced by the ancient
predecessors from the time when they inhabited trees. Such is an
existence between city, architecture, furniture and the body, and is
equally between nature and artificiality.
Je retiens l’idée de vivre dans un arbre (rêve d’enfant par excellence), et de vivre comme des nomades dans sa propre maison. Ici encore, l’architecture permet de concilier les contraires.
Faite
de verre et de métal, la NA House est constituée de cubes de dimension
aléatoire, de toits terrasses, et donne une impression de légèreté minimaliste extrêmement gracieuse. Ses formes orthogonales sont adoucies par les courbes d’une 2CV bleue, qui donne un petit côté Mon Oncle de Jacques Tati nostalgique et touchant.
De simples rideaux protègent l’intimité des habitants, limitant également les risques d’attentats à la pudeur de type péniscoptère.
J’aime beaucoup la maison de verre, qui me réconcilie avec le modernisme minimaliste, mais je ne sais pas si je pourrais y vivre.
Je crois que je deviendrais parano au bout d’une semaine, ou que je
laisserais les rideaux fermés tout le temps. Elle me semble donner
raison à la fois à Breton et à Kundera, objet poétique, réussite esthétique indéniable mais environnement un poil flippant, à l’heure de la surveillance généralisée (et quelque chose me dit que ce n’est que le début).
Voilà, c’est tout pour aujourd’hui. Je remarque des points communs à tous ces bâtiments hors-normes : vitalisme, dimension utopique, audace créatrice, dépassement des contraires, refus de la standardisation.
La liste de ces bâtiments est non-exhaustive, subjective et je n’y
connais rien en architecture, par contre je m’y connais en insolite.
Merci de m’avoir lu, vivement qu’on puisse flâner à nouveau dans Tokyo, je vous souhaite une bonne journée et prenez bien soin de vous.
—
Notes
(1)
Roger-Pol Droit déplore que ni les officiels, ni les commissaires
d’exposition, ni les critiques, ni évidemment le grand public n’ont
semblé vouloir s’y attarder. […] Se trouve effacé tout ce qui, dans cette œuvre, relie politique fasciste et urbanisme moderniste. […]
Vue sous cet angle, la fameuse “unité d’habitation de grandeur
conforme” n’est qu’une cage en béton, destinée à formater l’humain. On
est très loin, des libertés et des droits de l’homme. Et très près du
rêve mussolinien.