furomaju

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2018年8月25日土曜日

Jarry et le Japon 7

Plus risible qu'obscène : le cas² Loti 



Pierre Loti vu par le Douanier Rousseau





Qui lit encore Pierre Loti ? À part deux universitaires et trois fans de Michel Sardou, plus grand monde, à juste titre. Pourtant, récemment, le nom de ce zigomar est réapparu un peu partout dans les médias français. En effet, le « Loto du patrimoine » (devant servir à restaurer une partie du patrimoine en danger) a réuni la somme de 400 000 euros pour sauver la maison de Pierre Loti. La municipalité de Rochefort, propriétaire de la maison, espère la rouvrir en 2023, pour le centenaire du décès de l’écrivain, après des travaux d’environ cinq millions d’euros. À cette occasion, les associations antiracistes ont vu rouge : l’oeuvre de Loti fourmille de clichés immondes, racistes et antisémites - sa maison devrait pour cette raison être retirée du “Loto du patrimoine”. Le président Emmanuel Macron est immédiatement venu prendre la défense de Loto-Loti, en ces termes : "Il y a dans l’oeuvre de Pierre Loti des pages magnifiques, des récits et aussi des propos qui sont condamnables s’ils étaient tenus dans le débat public contemporain. J’ai vu la réaction des étudiants juifs. Il est évident que s’il les écrivait aujourd’hui, on lui ferait une polémique légitime et on dirait qu’il promeut l’antisémitisme, mais il faut regarder notre histoire dans son épaisseur et pas toujours avec les yeux du présent. Il faut savoir rester sur nos valeurs, et la lutte contre l’antisémitisme et toute forme de racisme est un combat de la République mais il ne faut pas avoir des combats anachroniques" De manière similaire, le journaliste Stéphane Bern (celui même qui a lancé l’opération “Loto du Patrimoine”), a pu écrire : “Ma position est simple, je sauve les maisons, pas les réputations. Je ne fais pas d’anachronisme mémoriel.” 

D’accord, alors si je comprends bien, il ne faut pas juger l’oeuvre de Loti depuis notre époque ; il y a prescription, ne nous trompons pas de combat, tout le monde ou presque pensait comme ça, la défaveur dans laquelle il est tombé est injuste, etc. Raisonnement spécieux, car dans ce cas on peut se demander à partir de quand il y aurait prescription, et s’il est vraiment honnête de faire du racisme avéré de Loti (oh pardon : de son “ethno-différentialisme”, sa “pensée inégalitaire et hiérarchisante”, ce n’est pas du tout la même chose [1]) un épiphénomène insignifiant, de le réduire à quelques maladresses d’expression ternissant à peine le lustre de tant de “pages magnifiques”. Mais soit, je m’incline, ne faisons pas d’anachronisme mémoriel : montrons qu’à son époque déjà, Loti se faisait méchamment troller. Je dis bien : troller, ridiculiser, on n'est pas là pour juger ou condamner qui que ce soit, mais pour se moquer des pitres en papier crépon. Loti est en l’occurrence la victime de Jarry, qui en a après sa condescendance éhontée, sa fatuité, le grotesque intégral de sa personne, à mon avis largement supérieur à celui de monsieur Hébert (le prof de physique de Jarry, modèle d'Ubu). Et il le trolle très salement : Jarry a rarement été aussi féroce dans l'ad hominem, Loti était d’évidence sa bête noire, bien plus que Christian Beck ou que n’importe qui d’autre. Notre playboy des fonds marins apparaît dans Gestes et opinions du docteur Faustroll, pataphysicienpublié en 1911 mais écrit en 1898. Le livre fait le récit du voyage d’île en île d’un groupe composé de Faustroll, de René-Isidore Panmuphle et du singe papion hydrocéphale Bosse-de-nage. Ils rencontreront Loti au chapitre XVII, "De l'île fragrante", dédié à Paul Gauguin. Loti (l'anti-Gauguin, l'anti-exote au sens de Segalen) est le "petit cul-de-jatte" qui apparaît à la fin du chapitre :

Comme l’as débordait des récifs, nous vîmes les femmes du roi chasser de l’île un petit cul-de-jatte, herbu comme un crabe vieillot d’algues vertes ; un maillot de lutteur de foire singeait sur son torse nabot la nudité du roi. Il sautela de ses poings encestés, et du ronflement des roulettes de sa base voulut poursuivre et gravir la plate-forme de l’Omnibus de Corinthe, qui croisait notre route ; mais un tel bond n’est donné qu’à plusieurs. Et il chut misérablement, fêlant sa cuvette postérieure d’une fente moins obscène que risible.  

Moins obscène que risible ? Voilà une définition qui me semble clore tout débat sur Loti. (En passant : pourquoi les surréalistes ont-ils choisi l’estimable Anatole France et pas Loti pour leur pamphlet « Un Cadavre » ? Il y aurait eu tellement de choses à dire). Jarry nous montre qu’on n'est pas obligé de mobiliser des tonnes de moraline, de s'indigner, ou d'en appeler à un "débat serein et scientifique" ; non, on peut faire l’économie de l'esprit de sérieux et tout simplement rire du personnage. On le retrouve dans Faustroll au chapitre XXX au fond d’une fosse septique. Le chapitre est une lecture-défécation (mutilation à tendance scato) du texte de Loti (on a pu parler de "synthèse digestive"), entrelardé d'onomatopées trouvées dans Rabelais :

Brr… brr… brr… brrr… chen… hatsch… Latente Obscure nous quitte… Brrr… brrr… Le pas douloureux a été franchi… brr… brr… L’oubli momentané qu’apporte le sommeil. Un vers. Alors elle va mourir Latente Obscure… Hen… ehen… Il gèle à pierre fendre… impression générale sinistre… brr… brr… elle est déjà à moitié dans l’abîme… hen hen… Larmes amères… le médecin déclare qu’elle ne passera pas la nuit… T’en iras-tu, grenouille ! dans les ténèbres inférieures ? — Elle va finir sa vie (Tambour voilé). Le froid pénètre jusqu’aux os (bis). Plan, rataplan ! (L’évêque fredonne joyeux.) À la suite du régiment, notre fidèle Mélanie, qui est d’une race de vieux serviteurs dévoués, devenus presque des membres de la famille… 

Loti « excite à cagar » ; son texte fait pousser le caca, littéralement et dans tous les sens : texte ennuyeux, qui salit son lecteur, et le pousse à « faire ». Jarry démembre son texte, lui fait dire à peu près ce qu’il veut par effet de montage, et l’intègre à son propre texte : Loti cul-de-jatte au texte tronqué-digéré. (Note : Jarry apparaît ainsi comme l’un des précurseurs, après Isidore Ducasse, du détournement - cut up - sampling - poème express, pratique dont on connaît la fortune tout au long du XXe siècle et dont les richesses sont loin d’être épuisées)
Le chapitre se termine par la mention d'une certaine "Kaka-san", identifiée à Loti : 

— Vous vous appelez Kaka-San ? interrogea au bout d’un temps le petit homme.
— Non, Mensonger, évêque marin, pour vous servir. Pourquoi ?
— Parce que Kaka-San avait fait des choses très malpropres dans sa boîte, pendant le laisser-aller bien pardonnable de la fin.
La partie soulignée est la citation exacte d'un court récit de Loti, La Chanson des vieux époux, publié en 1899 ; un livre ridicule, rempli à ras bord de pathos misérabiliste, qui nous raconte l'histoire d'un couple de clodos japonais de l'époque Meiji.

Kaka-san ! Tout ce qui aurait pu être émouvant (en se forçant un peu) dans cette histoire lamentable est systématiquement ruiné par le choix de ce nom. Impossible de prendre plus d'une minute ce livre au sérieux. Et donc, avant de décéder, là voilà qui fait... des choses très malpropres dans sa boîte, la fameuse boîte à Kaka. 
(Note : En japonais, kaka est un diminutif affectueux (redoublement hypocoristique, comme dans "cucul la praline") de okaasan, la mère. Il ne semble plus du tout en usage, en tout cas je ne l'ai jamais entendu, on dirait plutôt kaa-chan.)

Dans Faustroll, Kaka-san et Loti ne semblent faire qu’un pour l’évêque marin Mensonger (il s’agit de Paul Valery) : les deux sont en effet des infirmes évoluants dans une boîte, mourant souillés par les excréments. Voici la citation exacte du texte de Loti : 

Elle avait fait des choses très malpropres dans sa boîte, pendant le laisser-aller bien pardonnable de la fin, et les coolies, pris de dégoût, parlaient de jeter aussi dans la fosse tout le ménage, souillé maintenant de matières immondes: la couverture, les loques de rechange, les petites tasses et la lanterne, jusqu’à la boîte elle-même, prétendant que la peste était dedans.

La conclusion de l'histoire est proche de la débilité la plus complète :
Son corps va se purifier en s’infiltrant dans la terre; Kaka-San va devenir de jolies plantes japonaises,—des rameaux de cèdre,—des camélias simples,—des bambous...
Belle consolation dites donc ! Qui me fait imaginer un Gargantua voyageur rajoutant les métamorphoses végétales de Kaka-san à sa liste de torcheculz : 

Ie me torchay après (dist Gargantua) d’un couvrechief, d’un aureiller, d’une pantoufle, d’une gibbessière, d’un panier. Mais o, le malplaisant torchecul. Puis d’un chappeau. & notez que des chappeaux les uns sont ras, les aultres à poil, les aultres velouttez, les aultres tafetassez, les aultres satinisez. Le meilleur de tous est celluy de poil. Car il faict tres bonne abstersion de la matière fecale. Puis me torchay d’une poulle, d’un coq, d’un poulet, de la peau d’un veau, d’un lievre, d’un pigeon, d’un cormaran, d’un sac d’advocat, d’une barbute, d’une coyphe, d’un leurre, de camélias simples, de rameaux de cedres, de bambous. Mais concluent ie dys & maintiens, qu’il n’y a tel torchecul que d’un Loti bien duveté, pourveu qu’on luy tieigne la teste entre les iambes.



Aquarelle d’après Henri Somm représentant Kaka-san dans sa boîte. 

[1] Petit florilège : 

Pour un peu, on pleurerait avec eux – si ce n’étaient des Juifs, et si on ne se sentait le cœur étrangement glacé par toutes leurs abjectes figures.

Vraiment, cela laisse un indélébile stigmate, d’avoir crucifié Jésus ; peut-être faut-il venir ici pour s’en convaincre, mais c’est indiscutable, il y a un signe particulier inscrit sur ces fronts, il y a un sceau d’opprobre dont toute cette race est marquée.

Les vieilles négresses, hideuses et luisantes sous le soleil torride, traînant une âcre odeur de soumaré, s’approchèrent des jeunes hommes avec un cliquetis de grisgris et de verroteries; elles les remuèrent du pied, avec des rires, des attouchements obscènes, des paroles burlesques qui semblaient des cris de singe.

[à propos des Japonaises] Mais, plus je vous regarde, plus je m’inquiète de ce que va être ma fiancée de demain. — Presque mignonnes, je vous l’accorde, vous l’êtes, — à force de drôlerie, de mains délicates, de pieds en miniature ; mais laides, en somme, et puis ridiculement petites, un air bibelot d’étagère, un air ouistiti, un air je ne sais quoi…

Si j’épousais celle-ci, sans chercher plus loin ? Je la respecterais comme un enfant à moi confié ; je la prendrais pour ce qu’elle est, pour un jouet bizarre et charmant. 

Oui, vues de dos, elles sont mignonnes ; elles ont, comme toutes les Japonaises, des petites nuques délicieuses. Et surtout elles sont drôles, ainsi rangées en bataillon. En parlant d’elles, nous disons : « Nos petits chiens savants », et le fait est qu’il y a beaucoup de cela dans leur manière.

― Vous parlez français, monsieur Kangourou ?

― Vi ! Missieu !

Voilà, au calme, ce dont est capable Loti dans ses pires moments. Me frappe l’assurance tranquille des propos, l’absence de complexe ; assurance qui m’évoque la relecture de Tintin au Congo faite par Thomas Lebrun : Tintin au Congo à poil. On y voit Tintin proférer les inanités paternalistes de l’original cette fois entièrement nu, comme si de rien n’était. 

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