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2021年11月20日土曜日

Le Japon surréel des parcs pour enfants

 

2021. Un vendredi d’octobre, à Tokyo.

Je marche, comme d’habitude.

Une pluie soudaine interrompt ma flânerie et m’amène à m’abriter à 模索舎 Mosakusha : une librairie plutôt anarchiste située près de Shinjuku Gyôen, précisément à 2-chôme, le quartier LGBT. Pas loin, le bistrot anar Lavenderia : décidément, un vent de liberté parcourt ce quartier. Mosakusha foisonne d’ouvrages (essais principalement) plus intéressants les uns que les autres, bien sûr en japonais. Alors vous, je ne sais pas, mais je me vois mal pousser le snobisme jusqu’à lire David Graeber, Agamben et Jared Diamond en japonais !


Pourtant, j’ai vraiment envie d’acheter quelque chose, pour soutenir la librairie (autant dire que les librairies anarchistes ne sont pas tout à fait répandues au Japon) (1). Comme un grand enfant quasi-quadra, je me dis : cherchons des bouquins avec des images. Je me dirige fissa vers le coin des zines, et là, c’est l’éblouissement : un monde étrange et bigarré, cheap photocopié et belle ouvrage, s’intéressant à tout et n’importe quel sujet ; une jungle amicale de publications obscures. Hétérologie à la Georges Bataille (je pense à sa revue Documents), hétérologie — c’est-à-dire kebab : salade tomates oignons tout, sauce samouraï. Une revue retient mon attention : 公園遊具 Kôen Yûgu, consacrée aux aires de jeux des parcs pour enfants de tout le Japon (2).

De format modeste, d’une trentaine de pages en couleurs, la revue Kôen Yûgu est l’œuvre du photographe 木藤 富士夫 Fujio Kito, vivant actuellement à New-York. Il y réunit de belles photos nocturnes de parcs pour enfants et se focalise sur les aires de jeux, qu’il éclaire littéralement d’une lumière crue, de l’intérieur et de l’extérieur. Aucune présence humaine, pas d’enfants donc : ces parcs familiers deviennent étrangement inquiétants, métamorphosés par la nuit. Ogres, robots, animaux, formes abstraites, châteaux, démons… Un autre monde (de ciment), d’habitude ignoré par les résidents, sans parler des touristes.


Kito, dans une démarche à la Atget, rend visible (fait exister) et sauve de l’oubli ces aires de jeux qui, j’en suis sûr, sont en sursis : ce pays a le bulldozer chatouilleux. Ces aires de jeux ? Non : musées de sculptures à ciel ouvert, qui valent celui de Hakone, car ils nous rappellent que l’art est fait pour être pratiqué, investi au quotidien (3).

Rendez-vous immédiat avec sa propre enfance pas sage. L’enfance baillonnée, invisible et silencieuse, pas perdue. L’enfance comme manière de voir le monde et d’être affecté par lui. Merveilleux quotidien, si le merveilleux est synonyme de non-savoir. Un monde grotesque et touchant, inquiétant et attirant. Mythes rigolos, peur apaisée par l’humour. D’évidence, le vrai Cool Japan.


Allez, faisons un pari sur l’avenir : les « états d’urgence » et autres « couvre-feux » ne tarderont pas à refaire une apparition au Japon, contribuant par là à l’essor des activités informelles et non-marchandes ; en termes techniques, picoler dans les parcs (4). La nuit. Sans faire trop de bruit pour ne pas avoir la maréchaussée au derché. Le « passe sanitaire » (!) n’est pour l’instant pas envisagé, mais quoi qu’il arrive, il nous restera les parcs pour enfants. Ils nous infantilisent ? Eh bien, d’accord. On va redevenir des enfants (i.e. pervers polymorphes) et ça ne va pas être triste. Transformer nos existences en parcs de jeux loufoques, inventifs et ignorés ? Chiche.


Désertons ce qui nous afflige, disparaissons, investissons les lieux encore respirables, sans traçage ni surveillance, gratuits, poétiques. A défaut de rond-points, je voudrais donner rendez-vous à toutes les personnes de bonne volonté, désirant faire un pas de côté et échapper à la dystopie visqueuse qui nous pourrit la vie depuis deux ans, je voudrais donner rendez-vous, donc, aux gilets multicolores dans ces modestes parcs pour enfants du Japon : s’y émerveiller, s’y éveiller.

Contactez-moi : pubisralouf at gmail.com


(1) D’ailleurs, ça craint vraiment : la dernière librairie indépendante à vendre des livres francophones, Omeisha (Iidabashi), ferme définitivement ses portes sous peu. Sérieusement, stop Amazon, soutenons les petites librairies qui morphlent leur maman encore plus à cause du “Covid”.

(2) J’ai depuis longtemps une grande affection pour les petits parcs pour enfants au Japon. Il y en a partout, mais personne n’y prête vraiment attention, à tort ! Pour moi, ils sont liés à jamais au chef-d’oeuvre traumatique Akira et à la scène du rêve de Tetsuô. Scène bouleversante, qui me fait pleurer à chaque vision ; ce film a été pour moi une vraie scène primitive, je m’en suis rendu compte dernièrement. Cette scène d’une beauté irréelle me semble d’ailleurs bien représenter ce que nous vivons depuis bientôt deux ans : un monde qui à la fois se désagrège et nous tombe dessus, nous expropriant de nous-mêmes et nous laissant dans l’impuissance effrayée. Il est temps que ça change.

(3) Oh, à ce sujet, n’hésitez pas à aller voir la belle installation d’Ayumi Yamamoto pour Archimou : https://revuearchimou.wordpress.com/2020/08/27/%e3%81%8a%e3%81%a6%e3%82%93%e3%81%a8sun/

(4) Ces pitres ont réussi à fermer la place en face de la station Takadanobaba ; à Ikebukuro, le parc près de l’université Rikkyô est vérouillé et surveillé par des flics (résultat : les étudiants font la fête tout autour du parc, adossés contre les murets) ; à Kôenji, les flics ont lâché l’affaire : la place en face de la gare est toujours pleine, tout le monde discute, s’amuse — une chaleur humaine extraordinaire.

2021年3月15日月曜日

Cartographier la liberté

(sur Postcards from No Man’s Land de former_airline)
 
 

J’ai envie de renouer avec l’utopie. De type fouriériste, et de type FALC pour être précis. Marre du pessimisme réactionnaire, du cynisme, de Houellebecq et compagnie, on en mange midi et soir depuis la fin des années 90, je voudrais qu’on sorte de cette purée de pois, qui prend des proportions hallucinantes, n’est-ce pas. J’ai l’impression de vivre dans un cauchemar debordien, Debord dont la phrase trop célèbre, partout citée : « tout ce qui était directement vécu s’est éloigné dans une représentation » ne me semble plus excessive, au contraire. Visioconférences, apéros sur Zoom, release parties sur Minecraft, concerts en streaming, retour de la messagerie ICQ (!), j’ai même vu dans le quartier d’Uguisudani, Tokyo, des hôtels proposer des casques de réalité virtuelle !.. Et aussi, pour rester dans Debord, dont les analyses se confirment de manière inquiétante, l’un des traits du spectaculaire intégré réside selon lui dans le « présent perpétuel » — on en fait l’expérience tous les jours, ambiance Un Jour sans fin (et un jour moisi) depuis le début de la pandémie.

Ennui. Léthargie. Acédie. On est tous en train de cuire à petit feu dans la marmite immonde du Covid-19, sortie des rêves sadiques d’un homoncule à tête de cachalot macrocéphale, méchant et frustré, décidé à nuire à tout élan un peu généreux, à tout projet vaguement utopiste. Pro-jet : après s’être sorti des sables mouvants de la déprime en se tirant soi-même par les cheveux, se prendre par le col et s’envoyer le plus loin possible — pas simple. Le dernier album de former_airline peut nous y aider.


 

En 2020, trois albums très différents ont squatté mon mange-disque, ou mon mange-stream : dans l’ordre, S1/S2 de Nisennenmondai, Dark Hearts d’Annie (notre Julee Cruise), et Postcards from No Man’s Land de former_airline. Trois approches de l’époque. Trois incarnations du fantôme. Nisennenmondai, un monde disparaît, lentement mais sûrement, dans le brouillard. C’est glacial, austère, l’EP avait réussi à me faire complètement désespérer. Annie, une nostalgie twinpeaksienne, tocsin tendre, délicat, vaguement anxiogène — un album de synthpop qui vérifie que notre cœur est sur ON et en état de marche. former_airline est plus difficile à cerner, mais il encapsule tout aussi bien l’époque, en l’ouvrant vers autre chose. Je vais essayer de m’expliquer ; je sens que ça va encore être du charabia proche du délire, mais je suis comme ça, je délire le réel en espérant l’avoir à l’usure !


former_airline, c’est le nom du projet solo de l’artiste japonais Masaki Kubo, qui a sorti une dizaine d’albums sous différents labels internationaux. Musique post-tout, sous fortes influences krautrock, shoegaze, ambient, dub, post-punk, qui ressemble à plein de choses connues et pourtant donne l’impression de neuf, de frais, d’ouverture. Ce qui sur le papier n’était pas gagné d’avance. Plaisir immédiat du psychédélisme, des rythmes motorik imparables, des rêveries ambientales, de l’humour discret : dès la première écoute j’étais sous le charme. 9 morceaux instrumentaux (à part la dernière piste, « S. Sontag in the Psykick Dancehall », ambient house qui m’a fait penser à The Orb), diversité, variété, et quelque chose de légèrement en suspension, étonné, souriant, qui n’accable pas l’auditeur, mais au contraire le met dans des dispositions bienveillantes d’accueil de l’avenir. Les formes musicales, identifiables et datées, n’ont rien de régressif pour autant, car elles sont animées par de nouvelles narrations possibles. L’ensemble sonne très familier, des noms viennent immédiatement à l’esprit : Neu, Ash Ra Tempel, Harmonia, Slowdive, Eno — pas les pires références, d’ailleurs. On est en terrain connu, rassurant. Mais écouter ces formes musicales dans le chaos de 2021 les emporte vers l’inconnu. Le spectral : toutes les promesses de subversion libertaire, de vie différente, multiculturelle, juste, bariolée, mobile, égalitaire, en un mot cool que ces musiques annonçaient et qui se sont un petit peu pris un gros platane dans le visage.

Alors, on serait donc en pleine spectrologie des « lost futures », ces futurs non advenus qui hantent le présent ? Oui, enfin c’est comme ça que m’est apparu Postcards from No Man’s Land. Masaki Kubo écrit :

It’s a work that I really wanted to release “now” as a record of the sounds before and after the disappearance of casual everyday life into the space occupied by distant memories and the world’s drastic transformation into this new normal. It’s like a letter from someone staring into an unknown emptiness.

Un « maintenant » sous le signe d’un vide inédit, hanté par le passé, la disparition, et pourtant ouvert sur autre chose ? Sur la possibilité presque optimiste de nouveaux récits, qui s’appuieraient sur le passé ? Les impératifs de dépassement, de « table rase », de formes nouvelles qui périmeraient celles du passé ne sont plus d’actualité. On est condamné aux poubelles de l’histoire, et ce qui est bien, c’est qu’au fond tout le monde adore jouer dans les poubelles. Chercher, assembler, modifier, combiner, bouturer, hybrider et voir ce qui se passe. Tous les trucs qui étaient censés appartenir au passé sont en fait toujours là, ils frappent à la porte. Ce que nous rappelle l’album tonique et généreux de former_airline, c’est qu’on a juste devant les yeux, comme la Lettre volée, une carte de la liberté. À nous d’en faire bon usage.

former_airline : Postcards from No Man’s Land

sorti le 28 octobre 2020 (Call and Response Records, Tokyo)

Liste des pistes

Face A

In Today’s World

Postcards from No Man’s Land

Insane Modernities

On the Sea of Fog

Dubby the Heaven

Face B

Paint This December Blue

Destroy What Destroys You

Walking Mirrors

S. Sontag in the Psykick Dancehall

référence : CAR-44

Format : Cassette + code de téléchargement

Prix : ¥1500 +taxes

2020年4月23日木曜日

Party In My Heart : une compilation pour soutenir la scène musicale indépendante tokyoïte







À vrai dire, je n’ai jamais compris pourquoi certaines revues de musique s’acharnaient à noter les disques chroniqués, l’exemple le plus loufoque étant celui de Pitchfork.com, a.k.a. Pitre-fork, qui pousse le vice scolaire en allant jusqu’à la décimale : 8,5/10 pour Washing Machine de Sonic Youth, par exemple. Foutredieu ! Il méritait pourtant un petit 9,48 ! Ah… C’est sans doute une volonté un peu louche d’objectivité quantifiable, de « scientificité » et donc du sérieux, de la respectabilité qui vont avec, mais franchement, ils en arrivent plutôt au résultat inverse : passer pour des baltringues en linoléum, aussi crédibles qu’un parti politique en temps de grève générale. Mais imaginons un instant que la Science se penche sur la dernière compilation du label Call and Response Records, Party In My Heart : il me semble qu’Elle pourrait aller jusqu’à la note de 8,289 — tant pour les qualités musicales et la diversité prolixe du machin que pour la démarche du bordel, la générosité du truc.


Machin, bordel, truc : le bouzin est en effet difficile à définir. Je vais commencer par le contexte. Tokyo, avril 2020 : les pisses de flûte du gouvernement sont sortis du déni, ont enfin déclaré l’état d’urgence, la distanciation sociale et le confinement sont donc fortement conseillés afin de ne pas répandre le virus. Effet pervers de cette décision de bon sens : un bon nombre de commerces voient leur activité menacée économiquement, dont bien sûr les live houses et les live bars. Les voilà pris dans une double contrainte : s’ils restent ouverts, ils mettent tout le monde en danger et s’exposent aux critiques, tandis que s’ils ferment, ils risquent la faillite et la fermeture définitive.


D’où, pour des déviants créatifs tels que mes amis et moi, quelques inquiétudes légitimes. On le sent assez moyen pour beaucoup de lieux qui nous tiennent à cœur, lieux réfractaires au conformisme, lieux qui nous ont toujours accueillis, nous et nos évènements alternatifs (=qui marchent une fois sur deux), lieux qui permettent l’existence de notre communauté, la création de scènes artistiques indépendantes et accessoirement de ne pas devenir fou d’isolement ou d’incompréhension, dans cette ville immense, qui ne voit pas d’un très bon œil les moutons noirs de la contre-culture, ni les minorités en général. Omotenashi mon cul, dirait la Zazie de Queneau.


Du coup, Ian Martin, fondateur du label indépendant Call and Response Records (label principalement dédié au post-punk, à la new wave et à la pop expérimentale) a décidé de lancer une campagne de dons en ligne pour aider trois de ces lieux en particulier : ce n’est pas grand chose, mais c’est largement mieux que rien, vu l’incurie du gouvernement, qui pour l’instant s’en beurre le torse. Ces trois refuges sont les live bars SubStore et Green Apple, toujours partants pour soutenir le label et les concerts qu’il organise, et le restaurant Bamii, repaire de freaks contestataires en tout genre, pas cher, ouvert jusqu’à pas d’heure, bien fourni en vinyles (plus de 20 000!) et en alcools hasardeux. Donc voilà, chacun peut faire un don, à partir de 500 yens (environ 4 euros) pour les soutenir en allant à cette adresse : https://tinyurl.com/ury9teg. Pour faire vivre la page, montrer à quoi ça ressemble et inciter à donner, Ian met presque chaque jour en ligne de la musique à télécharger gratuitement, des clips… On arrive enfin à la compile en question. L’idée était de produire, en deux jours, un album de reprises réalisé par les habitués des lieux en questions, musiciens, fans, amis, et de le rendre téléchargeable gratuitement sur la page de la campagne de dons. Sur le papier, ça suce : on sent venir la purée de pois musicale, le flan au pruneau torché à la six-quatre-deux par des manustuprateurs confinés (1) sous perfusion de hoppy. Mais en fait non !







Substore, Green Apple et Bamii (quartier de Koenji, Tokyo)
On trouvera sur la compile dix-sept reprises des artistes et groupes suivants : The Velvet Underground, Mission of Burma, Flying Saucer Attack, Dobby Dobson, The Chills, Bone Thugs-n-Harmony, Brian Eno, David Bowie, Silver Jews, The-Dream, Smog, The Postal Service, Disq, Syd Barrett, The Slits… Pas les pires références. Reprises plus ou moins fidèles aux morceaux originaux (et qui donnent envie de les écouter ou de les réécouter), dans des genres variés, allant du noise-rock au folk, en passant par l’ambient, le kraut n’bass, la pop , le punk-rock au kazoo… Un beau et gros bibimbap, nourrissant sans être étouffe-marxiste pour autant, grâce à cette diversité générique et aux contrastes, parfois comiques, qu’elle autorise.
Alors personnellement j’aime toutes les pistes, mais j’ai un faible pour la reprise, en japonais, de By This River de Brian Eno (la plus belle chanson du monde) par le mystérieux duo Minitron, la reprise de Shoplifter de The Slits par Arafo, la piste de A Former Airline (je ne connais pas l’original), et puis la mienne bien sûr, (Locked Down) Heroes, en hommage dark ambient à Bowie, car il paraît qu’on peut sauver des vies juste en restant en slip sur son canapé à manger des chips au panda. Mais sérieusement tout est bien donc écoutez-le plutôt :

 https://soundcloud.com/callandresponse/this-place-is-a-prison-tete?in=callandresponse/sets/party-in-my-heart

Encore deux ou trois choses et j’arrête.
Le processus de création de cette compilation me semble intéressant en ce sens qu’il prend à contre-pied les histoires inspirantes d’inconnus qui se regroupent grâce au net pour réaliser un beau projet IRL ; ici au contraire, tous se connaissent, habitent dans la même ville, sont parfois voisins, et se réunissent sur internet pour soutenir les lieux de leur communauté. Aussi, on retrouve la diversité de rigueur dans nos terrains de jeu ; nos évènements sont les moins sectaires, les moins standardisés du monde, on peut passer d’un genre à un autre sans que personne n’y trouve rien à redire, au contraire. Dans cette compile, on a l’impression que les participants ont essayé de recréer virtuellement ces évènements réels désormais impossibles à organiser, et ce jusqu’à nouvel ordre (au sens propre).


Une autre chose m’a frappé, rien qu’en lisant les titres : cette compilation, sans naturellement être un concept album, propose une sorte de narration diffuse. C’est pour moi l’histoire d’une fête, de type mal partie. Et l’absence de cette fête. On commence par This Place Is A Prison : la référence à l’auto-isolement est évidente. Puis une certaine forme d’amour, et les confinés peuvent être des héros, même pour une journée (ou vraisemblablement pour six mois). La chanson-titre résume bien l’attitude à garder face au marasme et à la dépression : Party In My Heart, tout en gardant son sang froid dans ces temps difficiles (Cold Blooded Old Times). Konnichiwa Internet ! Internet c’est vraiment bien, c’est vraiment la fête, sans lui on serait mal. That’s How I Escaped My Certain Fate : en faisant de la musique à la maison, en essayant de ne pas se complaire dans le désespoir neurasthénique. Un petit karaoké bourré de fin de soirée (Shoplifting), et le jour se lève, ça nous apprendra, mais rien de triste : c’est le temps des voluptueuses After Hours… Une (absence de) fête inoubliable, en somme.

Liens : https://callandresponse.jimdofree.com/ (le site du label Call And Response Records)
https://soundcloud.com/callandresponse (le compte soundcould du label)
https://substore.jimdofree.com/ (le site de SubStore)
http://greenapple.gr.jp/ (le site de Green Apple)
https://www.facebook.com/cafe.ethnic.bamii/ (la page FaceBook de Bamii)


(1) Si on peut s’estimer chanceux d’être confinés, par rapport à la chair à kaisha qui continue à se rendre au boulot tous les jours, prenant les coronaboxes blindées aux heures de pointe, ce privilège est à relativiser ; beaucoup de précaires (tel est en général la condition de l’artiste indépendant au Japon, pas de subventions ni de statut spécial) risquent de perdre leur travail, et j’ai lu quelque part que des politiciens du PLD voudraient que les compensations étatiques n’aillent pas dans la poche des étrangers…

Tokyo, Kōenji : protestation contre la gentrification programmée

La rue, à Tokyo, est avant tout un lieu de passage : absence quasi-totale de bancs, rareté des places, nous sommes bel et bien dans la « culture du chemin », ou du cheminement, définie par Augustin Berque (voir Vivre l’espace au Japon, PUF). En dehors des matsuri (festivals, fêtes populaires traditionnelles), ce lieu de passage est essentiellement marchand et tend à le devenir de plus en plus : l’espace public est avant tout pensé pour satisfaire les besoins de monades consuméristes. Il est aussi sévèrement saturé par la pub, plus ou moins agressive, en tout cas omniprésente. 



Prenons pour contre-exemple le quartier de Kōenji, situé à quelques stations à l’ouest de Shinjuku. Ce quartier, haut lieu de la contre-culture tokyoïte (du punk aux arts expérimentaux), étonne par son caractère réfractaire. Réfractaire d’un point de vue urbanistique, car il faut bien le dire, c’est un peu le bordel (au point que certains ont pu le surnommer « l’Inde de Tokyo ») : un labyrinthe de petites échoppes, de disquaires, de live houses, de friperies, de bouges plus ou moins louches, dans lequel on croise toute sorte de freaks, de musiciens fauchés, d’artistes indifférents aux tendances, de types hauts en couleurs, d’illuminés, d’excentriques de tout poil et par contre, peu de cols blancs (a.k.a. l’attaque des clones) — bref, on y trouve des individus ! 

Réfractaire politiquement tout aussi bien, ce qui est rare dans un pays globalement dépolitisé, dans lequel on vit dans le néo-libéralisme comme on vivrait à la montagne. On compte à Kōenji de nombreux activistes, anars, communistes libertaires, militants anti-nucléaire, opposants au gouvernement, etc. L’un d’eux, Hajime Matsumoto, fondateur du collectif Shirōto no ran (littéralement « la révolte des amateurs », shirōran pour les intimes), a décidé en novembre dernier d’organiser une manifestation visant à empêcher la gentrification programmée du quartier. 

En effet, la mairie de Suginami-ku (l’arrondissement de Kōenji) a évoqué, sans en préciser la date exacte, un plan de redéveloppement du quartier, prévoyant la construction d’une grande route, qui couperait le quartier en deux, prétendument pour en faciliter l’accès aux véhicules de secours. Mais en réalité, cela reviendrait à détruire tout ce qui fait le charme du quartier, son bordel, sa diversité ; s’ensuivraient inévitablement une hausse des loyers, l’arrivée de familles (« familles, je vous hais » écrivait André Gide ; sans aller jusque-là, « familles, restez là où vous êtes » me paraît être de bon conseil), de centres commerciaux, et voilà comment un des quartiers les plus respirables de Tokyo deviendrait conforme, docile, prout-prout… La compagnie ferroviaire Odakyū nous avait déjà fait un coup semblable avec Shimokitazawa, peu enthousiasmant à la base, et qui ne ressemble plus à rien maintenant. 




Dessins de Hajime Matsumoto 

Certains, à propos des Grands Travaux parisiens entrepris par le Baron Haussmann, ont parlé d’ « embellissement stratégique ». Le Baron se voulait esthète, certes à la mie de pain mais esthète tout de même (« j’ai le culte du Beau, du Bien, des grandes choses, de la belle nature inspirant le grand art ») et souhaitait, grâce aux larges boulevards, rendre laborieuse, sinon impossible, la construction de barricades et faciliter l’accès des « forces de l’ordre » (défense de rire) aux quartiers ouvriers. Toutes proportions gardées, je crois qu’on peut ici évoquer une volonté d’enlaidissement stratégique : en défigurant Koenji, en le gentrifiant, les vandales feraient à moyen terme partir tous les freaks contestataires que nous évoquions. Tout ce que la gentrification pourrait avoir de positif (amélioration de la qualité de vie, baisse de la criminalité) est ici sans objet ; le quartier, aussi sûr que n’importe quel autre, est parfaitement achalandé, et bien desservi. Allez vous faire foutre. 

Bref, il s’agit de sauver ce labyrinthe d’un Minotaure venu de l’extérieur : le Grand Commerce, la « Phynance » comme l’appelait Jarry. Dimanche 10 novembre 2019, les habitants du quartier, mais pas uniquement eux, tous ceux qui, sans forcément y résider, sont attachés à ce quartier (je crois qu’on peut même utiliser le mot de « communauté »), se sont rassemblés en début d’après-midi au Parc Central (bien connu des lecteurs de Haruki Murakami : c’est le fameux parc d’1Q84). Dans la fraîcheur et la superbe lumière de l’automne tokyoïte, l’organisateur Hajime Matsumoto a prononcé un discours résumant la situation, insistant sur l’autonomie du quartier, puis ce fut au tour de l’activiste et essayiste Karin Amamiya, puis d’Andy, propriétaire du bar-disquaire SubStore, puis de Ian Martin, fondateur du label post-punk Call and Response, et de quelques autres dont je n’ai pas retenu les noms. Départ du cortège vers 14h30 : la manifestation tant attendue peut enfin commencer. 

Quelle manif ! J’en ai fait quelques-unes à Tokyo, celle du 1er mai par exemple, ou encore les manifs anti-nucléaire après le 11 mars 2011, mais celle-ci était, de loin, la plus folle et la plus festive, malgré un nombre de manifestants incomparable (quelques centaines de personnes ?) — De la musique : concerts, DJ sur des chars — et de la bonne musique : punk, électro, ça change de Zebda ou de Magik System (eh les Français, faut vraiment arrêter avec ça !), des pancartes, des slogans, des gens qui se parlent — je répète : des gens qui se parlent !, des rires, tout cela pendant plusieurs heures, et ce malgré un dispositif policier démesuré (les pipo-kun comme on les surnomme ici, d’après leur mascotte infantilisante, étaient presque aussi nombreux que les manifestants : à quoi s’attendaient-ils ? inutile de préciser que l’ambiance était bon enfant, il n’y a d’ailleurs eu aucune arrestation). La manif a duré environ deux heures, le cortège étant allé de Kōenji jusqu’au quartier voisin d’Asagaya. 


C’est merveilleux, contre l’hégémonie du commerce, de se réapproprier la rue, l’espace public, physiquement, en marchant, mais aussi par le son, d’habitude saturé par les annonces commerciales, les messages d’avertissement, les slogans des politiciens (en période d’élection : pure nuisance sonore, c’est insupportable). J’ai toujours vu Kōenji comme ça : un lieu où l’on peut être soi-même, se sentir incarné, sans crainte du jugement d’autrui (à noter que les passants étaient, ce jour-là, tout à fait bienveillants, plutôt curieux et amusés) et de la pression sociale (ce ne sont pas des vains mots, ici). Pouvoir se différencier sans s’exclure. Utopie localisée ? Il ne faut rien exagérer, mais on n’en est pas si loin. Un lieu en tout cas propice aux dérives, aux rencontres, à toute la poésie de la vie quotidienne, et qui se doit d’échapper aux calculs sordides d’urbanistes bornés. 

Loin donc du « kitsch de la grande marche » dont parle Milan Kundera, rien de solennel, de « sérieux », mais au contraire, un grand entrelacs bigarré, bruyant et foutraque. Même s’il n’effraie sans doute pas le pouvoir, il aura au moins apporté le temps d’un après-midi la joie d’être ensemble, la joie de constater qu’il existe encore un peu de résistance à la laideur marchande — qui commence à sérieusement me les chauffer.