furomaju

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2020年5月6日水曜日

RETOUR AU DÉSORDRE ! L’ARCHITECTURE HORS NORMES À TOKYO




Tokyo, mai 2020. En ce moment, comme pas mal de personnes sur cette Terre « bleue comme une orange pourrie » (Lucien Suel), je suis confiné. Je reste dans ma chambre, la plupart du temps en slip, à écouter Stars of the Lid. À lire Nabokov, à jouer à Axelay, à regarder des documentaires sur les limaces de mer, en mangeant de la nourriture avec ma bouche. Il y a de fortes chances que je sorte du confinement dépressif, obèse ou disciple de Blaise Pascal, mais je tiens bon, avec des hauts et des bas. Je pense aussi, avec gratitude, à tous ceux qui doivent continuer le travail, risquant leur santé, leur vie, pour trois clopinettes, et aux nombreuses personnes qui ont fait faillite ou qui ont perdu leur travail. Je suis loin d’être à plaindre. Pourtant, je vis mal la fin, la faim de l’extériorité. Une chose me manque, nécessaire à mon équilibre psychologique, déjà pas au top de la stabilité en temps normal : la chasse aux trésors, les grandes promenades random dans Tokyo, seul ou accompagné. C’est ce que je préfère et sais faire de mieux dans la vie. Prendre n’importe quel métro, m’arrêter parce que le nom d’une station me plaît, m’intrigue, explorer sans méthode un quartier inconnu, et y dénicher de l’insolite. Alors à défaut de marcher avec, j’ai aujourd’hui l’intention d’écrire avec mes pieds. Car oui, en se promenant, on rencontre parfois de sacrés monstres, architecturaux y compris, et j’ai bien envie de vous en présenter quelques-uns. Ici, les architectes jouissent d’une grande liberté, aucun plan d’urbanisme général, les contraintes qu’ils rencontrent concernent surtout les normes de sécurité (normes sismiques en particulier) et peuvent faire un peu ce qu’ils veulent : c’est frappant quand, pour X raisons, on s’intéresse aux love hotels (hôtels de passe), le délire dépassant parfois l’entendement humain. Je réserve ce vaste sujet pour un prochain article.

Tokyo, donc, peut être vu comme un laboratoire d’architecture contemporaine à ciel ouvert, pour un résultat visuellement chaotique qui peut charmer ou rebuter ; personnellement, les villes musées m’ennuient et le chaos me fait battre le cœur. Tokyo me convient donc parfaitement sur ce point précis. Sa beauté, fascinante, effrayante ou comique, est le plus souvent involontaire, elle arrive à l’improviste. En plissant les yeux, je vois tout ce bordel urbain comme un tableau de Klee ou de Kandinsky, un kaléidoscope de formes enchevêtrées, confuses et excitantes. En les rouvrant, je me focalise sur les détails, comme si j’activais la fonction bokeh de Photoshop. Mon idéal, en urbanisme, en littérature, en tout : un max de diversité dans un minimum d’espace. Pour le minimum d’espace, c’est plutôt raté (sérieux la conurbation, c’est trop grand ton machin, là), par contre pour la surprise, les contrastes, l’hétérogène, je peux m’estimer heureux.


On remarque vite, cependant, que pour mille et une raisons historiques, les disciples du Corbusier, via Kenzo Tange, sont légion, et que malgré l’impression de disparate, beaucoup de bâtiments semblent avoir été copiés-collés. Mettons les choses au clair : je hais Le Corbusier, le glauque facho si peu fada, vichyste, eugéniste, rêvant d’assainir l’espace public en le débarrassant des catégories parasitaires, qui affirmait OKLM : « Hitler peut couronner sa vie par une œuvre grandiose : l’aménagement de l’Europe » (1). Je ne connais rien à l’architecture : c’est une question d’instinct, chaque fois que je vois un tupperware fonctionnel du Corbu, je me sens personnellement agressé. Et par fascisme, j’entends en gros autoritarisme, amour du cadre en tant que cadre, c’est-à-dire ressentiment contre le vivant, crainte du multiple, de la profusion, du hasard, du mal foutu, du bancroche, du bariolé, du cru, bref de la vie, de la démocratie, de la liberté. Tout ce qui m’importe, avec les nuages, le cidre sec, la musique de Brian Eno et les tempura soba.


Le Corbusier, pour qui « une maison est une machine à vivre » ou encore « l’architecture, c’est mettre en ordre » (standardiser, formater, donc) a eu en effet une influence décisive sur toute une génération d’architectes japonais, certains [qui ?] n’hésitant pas à voir dans son architecture des traits conformes à une « japonité » esthétique : simplicité, humilité, pureté, luminosité et austérité sophistiquée (shibusa) (2). Contre cet essentialisme lassant [non neutre], on peut au contraire trouver l’héritage plus qu’encombrant, et se ranger du côté des situationnistes, pour qui Le Corbusier, « nettement plus flic que la moyenne » avait pour ambition de « supprimer la rue » en construisant des « taudis type », des « cellules », des « ghettos à la verticale » [référence nécessaire]. Qu’on me pardonne donc de ne pas m’enthousiasmer pour l’architecture fonctionnelle moderne, et d’aller voir ailleurs s’il n’existe pas d’alternatives. À Tokyo, on trouve des bâtiments déviants, fous, fantaisistes, aussi inspirés qu’inspirants, qui s’ils constituent une exception, font partie de la ville au même titre que les autres (les chiants). La liste ne sera pas exhaustive, loin de là, mais donnera une idée des richesses architecturales insolites, non-alignées, réconciliant ville et vie, que l’on trouve ici ou là au hasard d’une promenade, agrémentée ou non de tisane au houblon.

1) Arimasuton bldg, Mita



Je commence par mon préféré. Dans le quartier de Mita — Tamachi, près de la tour de Tokyo, on trouve un bâtiment plus que surprenant, ne ressemblant à rien de connu, le building Arimasuton, immeuble en construction perpétuelle, dont le nom est un jeu de mots formant une chimère (ari : fourmi, masu : truite, tonbi : cerf-volant, biru : troncation de la transcription japonaise de building), né de l’imagination de Keisuke Ota. Depuis 2005, Ota construit cette « grotte » unique en son genre, assemblant des pans de bétons (fabriqué artisanalement) non pas d’après un plan, mais en improvisant : pour lui, l’architecture se rapproche de la danse. Vous connaissez peut-être cet aphorisme : writing about music is like dancing about architecture (auteur douteux). Eh bien, voici la preuve qu’il est faux !
Drôle et séduisant patchwork aussi difficile à décrire qu’à prendre en photo, qui m’évoque par certains aspects le Merzbau de Kurt Schwitters, une « autobiographie en pleine évolution ».



« Les habitats de notre époque sont ennuyeux. Immeubles, bureaux, maisons sont conçues par ordinateur et construites exactement selon les plans ; ils ne reflètent rien de pensé in situ ». Pour lui, tous ces bâtiments produits en masse, le plus rapidement possible, sans considération pour la santé des travailleurs, sont froids, il sentent la mort, au contraire de son Arimasuton building qu’il considère vivant, car construit au jour le jour selon les caprices de l’improvisation créatrice. Et ce n’est rien de dire qu’il contraste avec le quartier, principalement fréquenté par des employés de bureau aliénés, dont l’ennui se lit sur le visage : « Tamachi est un Japon en réduction. Je pense que si les conditions de travail ne s’améliorent pas, le Japon ne s’améliorera pas non plus. » Ota pointe le vrai problème : la vie aliénée, passive, prise dans un scenario tout pété écrit par un autre, celle qui nous fait attendre le week-end pour s’en coller une. Lui, au contraire, travaille avec plaisir, car le processus créatif est source de joie, ce que chaque artiste pratiquant l’improvisation sait bien. Et c’est pour ces raisons que ce bâtiment, grot(t)esque et touchant, devient le symbole de la vie non-aliénée, la vie créative, qui seule vaut la peine d’être vécue, on est d’accord.


2) Waseda El Dorado



La palme de la déviance est attribuée à Von Jour Caux, surnommé le « Gaudi japonais ». En 1958, Von Jour Caux commence à travailler en tant qu’architecte traditionnel. En 1971, il abandonne la pratique architecturale conventionnelle et ennuyeuse et en 1974 forme une troupe d’artistes et d’artisans appelée Art Complex. Leur pratique est la renaissance du mouvement Arts & Crafts dans l’espace architectural : utilisation d’ornements, d’icônes et de styles symboliques. Contrairement au célèbre oukase de Loos, l’ornement cesse d’être un crime économique, moral et culturel (Loos s’appuyait sur les théories scientifiques d’Ernst Haeckel, le « Darwin allemand », théoricien du racisme, tiens tiens). Le Corbusier soutiendra bien sûr cette conception, au nom du virilisme héroïque et ascétique : « Nous qui sommes des hommes virils dans un âge de réveil héroïque des puissances de l’esprit, dans une époque qui sonne un peu comme l’airain tragique du dorique, nous ne pouvons pas nous étaler sur les poufs et les divans parmi des orchidées, parmi des parfums de sérail ». Décidément ! (et quel style de pompeux cornichon…)

A Tokyo, il y a cinq bâtiments de Von Jour Caux. Ils valent tous le détour, en particulier l’un d’entre eux : Waseda El Dorado.

Waseda El Dorado, aussi appelé Rhythms of Vision (on retrouve le lien unissant l’architecture et la musique, le rythme, au contraire de la cadence, pouvant se définir comme manière particulière de fluer), a été construit en 1983. dans le quartier étudiant de Waseda, arrondissement de Shinjuku. El Dorado, évoquant le mythe des Cités d’Or, est une vision foutraque et colorée, une sorte de mélange d’à peu près tout, de l’Art Nouveau au Bouddhisme, en passant par le style architectural japonais de l’époque Edo, les incrustations de nacre du XIXe siècle, les vitraux Art Déco… L’absence de cohérence laisse place à l’ivresse de l’abondance et de la diversité. Première réaction, en voyant cette main géante descendre d’un plafond de verre : qu’est-ce que le fuck, stupeur. L’impression d’avoir pénétré, en même temps que dans l’atelier d’André Breton, dans l’univers-bloc d’Einstein, la vraie réalité dans laquelle passé, présent et futur coexistent ; une expérience qui nous fait douter de l’écoulement temporel, comme si la rivière du temps était en fait un Mr. Freeze, le glaçon-friandise. Qui nous fait rire aussi, parce que l’architecte a l’air d’être gentiment ravagé de la théière, disons que ça va assez loin dans le syncrétisme en roue libre. Très bien. Coq à l’âne propre au rêve, visions mystiques, foisonnement de formes et de couleurs, la première fois que j’ai visité El Dorado (c’est amusant d’écrire ça, j’ai l’impression d’être Candide !), j’étais émerveillé, connecté en haut débit à l’utopie future, au rêve présent, au merveilleux de l’enfance. Délivré de tout ressentiment contre le temps. Je crois que les surréalistes et Dubuffet auraient aimé Von Jour Caux.



Attention : il est très tentant d’entrer dans cet immeuble pour l’explorer, mais n’oubliez pas qu’il s’agit d’une propriété privée, des gens y vivent, et il serait inopportun (et illégal) de les déranger. Demandez la permission.
3) Reversible destiny loft — Mitaka



Le nom oxymorique (comme dans soleil noir, obscure clarté, prison conviviale, vacances travail…) suffit à embrayer l’imaginaire. Imaginons, comme dans un livre dont vous êtes le héros, pouvoir revenir quelques pages en arrière et décider de ne pas ouvrir ce coffre rempli de serpents à tête de flan, vous rackettant vos organes pour les revendre sur ibazar.fr. La vie deviendrait d’un coup plus audacieuse, plus ludique.
C’est, d’une certaine façon, ce que nous propose ce Reversible destiny loft de Mitaka (banlieue ouest de Tokyo). Ces unités résidentielles (terminées en 20o5), oeuvres des architectes Shusaku Arakawa et Madeline Gins, ont été conçues en hommage à Helene Keller. Je ne la connaissais pas et suis donc naturellement allé consulter la page Wikipedia, que je vais reformuler un petit peu :
Helene Keller (1880–1968), est une auteure, conférencière et militante politique (socialiste, féministe, antimilitariste) américaine. Bien qu’aveugle et sourde à l’âge d’un an et demi, elle parvint à devenir la première personne handicapée à obtenir un diplôme universitaire. Elle a écrit 12 livres et de nombreux articles au cours de sa vie. Son autobiographie Sourde, muette, aveugle : histoire de ma vie a inspiré la pièce, puis le film, Miracle en Alabama. L’histoire décrit comment sa professeure Anne Sullivan a réussi à briser l’isolement dans lequel se trouvait plongée Helen Keller par une absence presque totale de langage, permettant ainsi à la jeune fille de s’épanouir en apprenant à communiquer. Keller enseigna que les personnes sourdes étaient capables de faire des choses que les personnes entendantes pouvaient faire. Ainsi, elle est devenue un modèle pour beaucoup de personnes sourdes dans le monde.
Là encore, la vie, acceptation de la multiplicité, s’accompagne de chromatisme : pas moins de 14 couleurs ont été utilisées, pour peindre l’extérieur comme l’intérieur des unités d’habitation. Ça change de la grisaille et des sacs Vuitton.



Ces couleurs vives évoquent à la fois l’enfance et les vacances, champ de liberté, ses jeux et accessoires. Vacances comme récréation, re-création. Les pièces sphériques, avec barres et échelles reliant le sol au plafond, ressemblent à des terrains de jeux pour enfants. Certains espaces sont accessibles aux enfants seulement, d’autres non, c’est assez difficile à expliquer, le mieux est d’essayer soi-même lors d’une visite guidée. En gros il faut se préparer à faire l’expérience d’un espace déstabilisé, pas des plus pratiques, où l’on rampe et l’on s’accroupit beaucoup. Le confort n’est pas la priorité. Ces pièces stimulent l’habitant, et lui donnent l’occasion d’explorer les potentialités de son corps, selon son âge et ses capacités physiques. De questionner ses routines, ses automatismes, pour se réinventer.
On comprend mieux le parti pris optimiste et vitaliste de ces unités d’habitation : ne pas dépérir, ne pas devenir os, tenter, expérimenter, et faire des choses a priori impossibles, comme Helene Keller a su le faire.
Elles nous font prendre conscience de ce que Nietzsche appelle la « force plastique » : « cette force qui permet à quelqu’un de se développer de manière originale et indépendante, de transformer et d’assimiler les choses passées ou étrangères, de guérir ses blessures, de réparer ses pertes, de reconstituer sur son propre fonds les formes brisées ».





4) Gunkan — Shinjuku




Restons dans les blessures guéries, les épreuves surmontées, et parlons du Gunkan, officiellement « New Sky Building », mais appelé communément Gunkan Bldg (gunkan signifiant « navire de guerre »). Il se situe à l’est de Shinjuku, entre Kabukicho et Okubo. Accueillant bureaux et appartements, il a été achevé en 1970. Son créateur : Yoji Watanabe, ancien soldat de la marine impériale, devenu architecte après la guerre, souvent surnommé « l’architecte fou » ou « l’architecte hérétique ». Au départ, il a présenté de nombreux travaux utilisant la méthode traditionnelle de construction en bois japonaise, avant de se tourner vers les constructions en béton, de plus grande portée. Après cela, il a commencé à travailler sur la construction d’unités et de capsules, et au cours des dernières années, il s’est concentré sur l’imitation de dragons et de tigres et a adopté des plans de construction en spirale.
Le New Sky Building évoque un cuirassé, celui dans lequel s’est battu Watanabe contre les Américains, aux larges des Philippines. À chacun des 16 étages, 150 unités de salles de 6 tatamis sont installées dans le couloir en Y. L’objet cylindrique attaché à la tour ressemblant à un missile est un réservoir d’eau.

Après quarante ans d’existence, le démantèlement du New Sky building a été envisagé, mais il a été rénové en 2011 et rebaptisé « GUNKAN Higashi Shinjuku Building ». À cette époque, la peinture extérieure est passée de du gris argent au vert pâle. L’intérieur est utilisé pour des habitations et bureaux.



L’impact visuel est saisissant. Et ce qui me plaît dans ce cuirassé, c’est que j’y vois un symbole de résilience, une opération alchimique (changer un souvenir de guerre traumatique en lieu de vie), renforcé par le changement de couleur : le doux vert pâle irréalisant ce navire de guerre, comme s’il s’agissait d’une image mentale mise à distance. Quand je suis arrivé à Tokyo, en 2006, le Gunkan était dans un sale état, en fin de vie, il avait quelque chose d’apocalyptique, un mix de Mad Max et de Captain Harlock (Albator, en VF). Il ressemblait alors bien plus à un vrai navire, comme pour rappeler, un peu comme dans le film Patlabor 2, que la paix, loin d’être un état pérenne, naturel, est précaire, fragile, et que la guerre peut ressurgir à tout instant.


5) la maison de verre NA House — Kōenji



Vivre dans une maison de verre, c’est le rêve d’André Breton (rêve de transparence de soi à soi, métaphore de l’écriture comme quête de vérité subjective) comme le cauchemar de Milan Kundera (la fin de l’intimité, la transparence forcée). C’est aussi le titre d’une chanson de Radiohead, ouin-ouin.
« Pour moi, je continuerai à habiter ma maison de verre, où l’on peut voir à toute heure qui vient me rendre visite, où tout ce qui est suspendu aux plafonds et aux murs tient comme par enchantement, où je repose la nuit sur un lit de verre aux draps de verre, où qui je suis m’apparaîtra tôt ou tard gravé au diamant », écrivait André Breton dans Nadja.
« TRANSPARENCE. Dans le discours politique et journalistique, ce mot veut dire: dévoilement de la vie des individus au regard public. Ce qui nous renvoie à André Breton et à son désir de vivre dans une maison de verre sous les yeux de tous. La maison de verre: une vieille utopie et en même temps un des aspects les plus effroyables de la vie moderne. Règle: plus les affaires de l’Etat sont opaques, plus transparentes doivent être les affaires d’un individu; la bureaucratie bien qu’elle représente une chose publique est anonyme, secrète, codée, inintelligible, alors que l’homme privé est obligé de dévoiler sa santé, ses finances, sa situation de famille et, si le verdict mass-médiatique l’a décidé, il ne trouvera plus un seul instant d’intimité ni en amour, ni dans la maladie, ni dans la mort. Le désir de violer l’intimité d’autrui est une forme immémoriale de l’agressivité qui, aujourd’hui, est institutionnalisée (la bureaucratie avec ses fiches, la presse avec ses reporters), moralement justifiée (le droit à l’information devenu le premier des droits de l’homme) et poétisée (par le beau mot: transparence). » L’art du roman, Milan Kundera.
Cette maison de verre, elle existe, située dans le quartier de Kōenji, dans une petite rue près de la station. Elle date de 2012 et a été conçue par l’architecte Sou Fujimoto.
Voici ce qu’en dit l’architecte :
Designed for a young couple in a quiet Tokyo neighborhood, the 914 square-foot transparent house contrasts the typical concrete block walls seen in most of Japan’s dense residential areas. Associated with the concept of living within a tree, the spacious interior is comprised of 21 individual floor plates, all situated at various heights, that satisfy the clients desire to live as nomads within their own home.
The white steel-frame structure itself shares no resemblance to a tree. Yet the life lived and the moments experienced in this space is a contemporary adaptation of the richness once experienced by the ancient predecessors from the time when they inhabited trees. Such is an existence between city, architecture, furniture and the body, and is equally between nature and artificiality.
Je retiens l’idée de vivre dans un arbre (rêve d’enfant par excellence), et de vivre comme des nomades dans sa propre maison. Ici encore, l’architecture permet de concilier les contraires.
Faite de verre et de métal, la NA House est constituée de cubes de dimension aléatoire, de toits terrasses, et donne une impression de légèreté minimaliste extrêmement gracieuse. Ses formes orthogonales sont adoucies par les courbes d’une 2CV bleue, qui donne un petit côté Mon Oncle de Jacques Tati nostalgique et touchant.
De simples rideaux protègent l’intimité des habitants, limitant également les risques d’attentats à la pudeur de type péniscoptère.
J’aime beaucoup la maison de verre, qui me réconcilie avec le modernisme minimaliste, mais je ne sais pas si je pourrais y vivre. Je crois que je deviendrais parano au bout d’une semaine, ou que je laisserais les rideaux fermés tout le temps. Elle me semble donner raison à la fois à Breton et à Kundera, objet poétique, réussite esthétique indéniable mais environnement un poil flippant, à l’heure de la surveillance généralisée (et quelque chose me dit que ce n’est que le début).




Voilà, c’est tout pour aujourd’hui. Je remarque des points communs à tous ces bâtiments hors-normes : vitalisme, dimension utopique, audace créatrice, dépassement des contraires, refus de la standardisation. La liste de ces bâtiments est non-exhaustive, subjective et je n’y connais rien en architecture, par contre je m’y connais en insolite. Merci de m’avoir lu, vivement qu’on puisse flâner à nouveau dans Tokyo, je vous souhaite une bonne journée et prenez bien soin de vous.

Notes
(1) Roger-Pol Droit déplore que ni les officiels, ni les commissaires d’exposition, ni les critiques, ni évidemment le grand public n’ont semblé vouloir s’y attarder. […] Se trouve effacé tout ce qui, dans cette œuvre, relie politique fasciste et urbanisme moderniste. […] Vue sous cet angle, la fameuse “unité d’habitation de grandeur conforme” n’est qu’une cage en béton, destinée à formater l’humain. On est très loin, des libertés et des droits de l’homme. Et très près du rêve mussolinien.

(2) Lire Maekawa Kunio and the Emergence of Japanese Modernist Architecture de Jonathan M. Reynolds.
Sur la couverture, photo d’une Japonaise en kimono, de dos, se dirigeant vers un cube cramoisi.

2020年4月23日木曜日

Lo-shi sur Radio MNE

Je vous recommande vivement d'écouter l'émission In The City de Radio MNE (Mulhouse) consacrée à la musique indépendante japonaise. Mon groupe Lo-shi y fait une apparition, entre plein de très très bonnes choses.

Merci !

https://inthecityradio.blogspot.com/2020/04/in-city-3-tokyo.html


Party In My Heart : une compilation pour soutenir la scène musicale indépendante tokyoïte







À vrai dire, je n’ai jamais compris pourquoi certaines revues de musique s’acharnaient à noter les disques chroniqués, l’exemple le plus loufoque étant celui de Pitchfork.com, a.k.a. Pitre-fork, qui pousse le vice scolaire en allant jusqu’à la décimale : 8,5/10 pour Washing Machine de Sonic Youth, par exemple. Foutredieu ! Il méritait pourtant un petit 9,48 ! Ah… C’est sans doute une volonté un peu louche d’objectivité quantifiable, de « scientificité » et donc du sérieux, de la respectabilité qui vont avec, mais franchement, ils en arrivent plutôt au résultat inverse : passer pour des baltringues en linoléum, aussi crédibles qu’un parti politique en temps de grève générale. Mais imaginons un instant que la Science se penche sur la dernière compilation du label Call and Response Records, Party In My Heart : il me semble qu’Elle pourrait aller jusqu’à la note de 8,289 — tant pour les qualités musicales et la diversité prolixe du machin que pour la démarche du bordel, la générosité du truc.


Machin, bordel, truc : le bouzin est en effet difficile à définir. Je vais commencer par le contexte. Tokyo, avril 2020 : les pisses de flûte du gouvernement sont sortis du déni, ont enfin déclaré l’état d’urgence, la distanciation sociale et le confinement sont donc fortement conseillés afin de ne pas répandre le virus. Effet pervers de cette décision de bon sens : un bon nombre de commerces voient leur activité menacée économiquement, dont bien sûr les live houses et les live bars. Les voilà pris dans une double contrainte : s’ils restent ouverts, ils mettent tout le monde en danger et s’exposent aux critiques, tandis que s’ils ferment, ils risquent la faillite et la fermeture.


D’où, pour des déviants créatifs tels que mes amis et moi, quelques inquiétudes légitimes. On le sent assez moyen pour beaucoup de lieux qui nous tiennent à cœur, lieux réfractaires au conformisme, lieux qui nous ont toujours accueillis, nous et nos évènements alternatifs (=qui marchent une fois sur deux), lieux qui permettent l’existence de notre communauté, la création de scènes artistiques indépendantes et accessoirement de ne pas devenir fou d’isolement ou d’incompréhension, dans cette ville immense, qui ne voit pas d’un très bon œil les moutons noirs de la contre-culture, ni les minorités en général. Omotenashi mon cul, dirait la Zazie de Queneau.


Du coup, Ian Martin, fondateur du label indépendant Call and Response Records (label principalement dédié au post-punk, à la new wave et à la pop expérimentale) a décidé de lancer une campagne de dons en ligne pour aider trois de ces lieux en particulier : ce n’est pas grand chose, mais c’est largement mieux que rien, vu l’incurie du gouvernement, qui pour l’instant s’en beurre le torse. Ces trois refuges sont les live bars SubStore et Green Apple, toujours partants pour soutenir le label et les concerts qu’il organise, et le restaurant Bamii, repaire de freaks contestataires en tout genre, pas cher, ouvert jusqu’à pas d’heure, bien fourni en vinyles (plus de 20 000!) et en alcools hasardeux. Donc voilà, chacun peut faire un don, à partir de 500 yens (environ 4 euros) pour les soutenir en allant à cette adresse : https://tinyurl.com/ury9teg. Pour faire vivre la page, montrer à quoi ça ressemble et inciter à donner, Ian met presque chaque jour en ligne de la musique à télécharger gratuitement, des clips… On arrive enfin à la compile en question. L’idée était de produire, en deux jours, un album de reprises réalisé par les habitués des lieux en questions, musiciens, fans, amis, et de le rendre téléchargeable gratuitement sur la page de la campagne de dons. Sur le papier, ça suce : on sent venir la purée de pois musicale, le flan au pruneau torché à la six-quatre-deux par des manustuprateurs confinés (1) sous perfusion de hoppy. Mais en fait non !







Substore, Green Apple et Bamii (quartier de Koenji, Tokyo)
On trouvera sur la compile dix-sept reprises des artistes et groupes suivants : The Velvet Underground, Mission of Burma, Flying Saucer Attack, Dobby Dobson, The Chills, Bone Thugs-n-Harmony, Brian Eno, David Bowie, Silver Jews, The-Dream, Smog, The Postal Service, Disq, Syd Barrett, The Slits… Pas les pires références. Reprises plus ou moins fidèles aux morceaux originaux (et qui donnent envie de les écouter ou de les réécouter), dans des genres variés, allant du noise-rock au folk, en passant par l’ambient, le kraut n’bass, la pop , le punk-rock au kazoo… Un beau et gros bibimbap, nourrissant sans être étouffe-marxiste pour autant, grâce à cette diversité générique et aux contrastes, parfois comiques, qu’elle autorise.
Alors personnellement j’aime toutes les pistes, mais j’ai un faible pour la reprise, en japonais, de By This River de Brian Eno (la plus belle chanson du monde) par le mystérieux duo Minitron, la reprise de Shoplifter de The Slits par Arafo, la piste de A Former Airline (je ne connais pas l’original), et puis la mienne bien sûr, (Locked Down) Heroes, en hommage dark ambient à Bowie, car il paraît qu’on peut sauver des vies juste en restant en slip sur son canapé à manger des chips au panda. Mais sérieusement tout est bien donc écoutez-le plutôt :

 https://soundcloud.com/callandresponse/this-place-is-a-prison-tete?in=callandresponse/sets/party-in-my-heart

Encore deux ou trois choses et j’arrête.
Le processus de création de cette compilation me semble intéressant en ce sens qu’il prend à contre-pied les histoires inspirantes d’inconnus qui se regroupent grâce au net pour réaliser un beau projet IRL ; ici au contraire, tous se connaissent, habitent dans la même ville, sont parfois voisins, et se réunissent sur internet pour soutenir les lieux de leur communauté. Aussi, on retrouve la diversité de rigueur dans nos terrains de jeu ; nos évènements sont les moins sectaires, les moins standardisés du monde, on peut passer d’un genre à un autre sans que personne n’y trouve rien à redire, au contraire. Dans cette compile, on a l’impression que les participants ont essayé de recréer virtuellement ces évènements réels désormais impossibles à organiser, et ce jusqu’à nouvel ordre (au sens propre).


Une autre chose m’a frappé, rien qu’en lisant les titres : cette compilation, sans naturellement être un concept album, propose une sorte de narration diffuse. C’est pour moi l’histoire d’une fête, de type mal partie. Et l’absence de cette fête. On commence par This Place Is A Prison : la référence à l’auto-isolement est évidente. Puis une certaine forme d’amour, et les confinés peuvent être des héros, même pour une journée (ou vraisemblablement pour six mois). La chanson-titre résume bien l’attitude à garder face au marasme et à la dépression : Party In My Heart, tout en gardant son sang froid dans ces temps difficiles (Cold Blooded Old Times). Konnichiwa Internet ! Internet c’est vraiment bien, c’est vraiment la fête, sans lui on serait mal. That’s How I Escaped My Certain Fate : en faisant de la musique à la maison, en essayant de ne pas se complaire dans le désespoir neurasthénique. Un petit karaoké bourré de fin de soirée (Shoplifting), et le jour se lève, ça nous apprendra, mais rien de triste : c’est le temps des voluptueuses After Hours… Une (absence de) fête inoubliable, en somme.

Liens : https://callandresponse.jimdofree.com/ (le site du label Call And Response Records)
https://soundcloud.com/callandresponse (le compte soundcould du label)
https://substore.jimdofree.com/ (le site de SubStore)
http://greenapple.gr.jp/ (le site de Green Apple)
https://www.facebook.com/cafe.ethnic.bamii/ (la page FaceBook de Bamii)


(1) Si on peut s’estimer chanceux d’être confinés, par rapport à la chair à kaisha qui continue à se rendre au boulot tous les jours, prenant les coronaboxes blindées aux heures de pointe, ce privilège est à relativiser ; beaucoup de précaires (tel est en général la condition de l’artiste indépendant au Japon, pas de subventions ni de statut spécial) risquent de perdre leur travail, et j’ai lu quelque part que des politiciens du PLD voudraient que les compensations étatiques n’aillent pas dans la poche des étrangers…

Humour, révolte et créativité : les stickers sauvages de Tokyo




DISC LAMER : Ce texte, purement informatif, n’a pas pour ambition de faire l’apologie du vandalisme et encore moins de l’encourager.

Je ne sais pas si vous vous souvenez du jeu vidéo Jet Set Radio, sur la mythique console Dreamcast de Sega. Le but principal du jeu était de taguer avec votre crew les rues d’une ville semi-fictive, Tokyo-To, fortement inspirée de Tokyo, en vous jouant des types patibulaires de la maréchaussée et des gangs rivaux un tantinet sadiques. Jeu excellent, sans doute dans mon top 10 des meilleurs jeux de tous les temps (avec The Last Express, Toilet Kid, Altered Beast et quelques autres) mais sans aucun rapport avec la réalité du street art à Tokyo.


***-*let’ play more / street art thank you !
En effet, à Tokyo comme ailleurs au Japon, et ce n’est pas un scoop, les gens respectent les règles. La ville est d’une sécurité et d’une propreté impressionnante. On pourrait presque lécher le sol tellement c’est propre, bon, bien sûr, on passerait un petit peu pour un fou furieux. La contrepartie, c’est que la ville est assez ennuyeuse pour tout ce qui concerne le street art : très peu de tags, de graffs, de fresques (à part à Shibuya), par ailleurs souvent décevants car peu inventifs. Et je passe sous silence le street art officiel, de commande, car ça ne m’intéresse pas. Cette quasi-absence de street art peut s’expliquer à la fois par des raisons culturelles (sur lesquelles je ne vais pas m’appesantir) tout comme par la présence de lois anti-vandalisme qui ne plaisantent pas.
Contrepartie de la contrepartie : les stickers ! Le promeneur attentif aura remarqué leur omniprésence sur les bornes électriques, les poteaux, derrière les panneaux, aux abords des stations, dans les live housesIl suffit de regarder un peu attentivement : ils sont partout ! Oui, l’affichage non-autorisé de stickers est lui aussi illégal, mais les chances de se faire choper sont tout de même moins élevées que pour un graff, il suffit de quelques secondes et hop, ni vu ni connu, on se casse sur Mars. Un graff prendrait bien plus de temps, et dans une ville d’une telle densité, impossible de ne pas se faire repérer et donc de risquer une petite garde-à-vue de 20 jours assortie d’une amende. Le recours massif au sticker pour les street artists relève donc du pur et simple pragmatisme.




Les stickers que l’on trouve à Tokyo (ainsi que dans les grandes villes du Japon) mêlent créativité, humour, insolence, mauvais goût, revendications politiques, et apportent un peu de sauvagerie, qui manque à l’hygiénisme urbain ripoliné en vigueur au Japon. Ils sont évidemment arrachés, nettoyés, car la ville doit être clean, surtout en vue des Jeux Olympiques, qui auront  lieu l'an prochain, et on peut s’attendre à ce que les stickers disparaissent en deux-deux. On peut pourtant, à l’aseptisé, préférer l’hirsute, l’impur, l’imprévu, tout ce qui nous rappelle que la vie est improvisation créatrice. Les stickers en sont une des rares manifestations, dans un espace public saturé par la pub, vraie pollution visuelle décervelante, bien plus nuisible qu’un pauvre autocollant de quelques centimètres. Le street art, le vrai ; l’illégalisme créatif, constitue un acte concret de résistance au pouvoir, qui dépense un pognon de dingue pour l’effacer. Si j’étais disciple de Derrida ou de Deleuze j’évoquerais bien les concepts de déconstruction, de déterritorialisation, mais honnêtement je préfère Vaneigem et Gaston Lagaffe.

Je parlerais donc de contre-culture, et non pas de sous-culture ou subculture : les prépositions ont leur importance. On y trouve de l’art figuratif inventif avec toutes sortes de monstres, de personnages louches, de masques, d’animaux plein de poils qui bavent, mais aussi des messages politiques, des déclarations anti-nucléaire, des caricatures plus ou moins agressives du premier ministre, des messages de soutien aux luttes à Hong-Kong, d’autres réclamant le mariage gay, etc, des choses parfois délicatement obscènes, des logos de labels musicaux, du pur non-sens, du délire verbal, collés à l’arrache par des types et des typettes qui ne rentrent pas dans les cases et se réapproprient un peu la ville, en y mettant de la couleur, de la politique et de la libido. C’est modeste ; ce n’est pas rien. Je suis sensible aux micro-résistances marginales.


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La prochaine fois que vous vous promènerez dans des quartiers comme Shibuya, Shinjuku, Koenji, Ikebukuro, je vous invite à bien ouvrir les yeux et à prêter attention à ces drôles de bouts de papiers baroques et bigarrés, qui contribuent à rendre la marche dans Tokyo toujours pleine de surprises : on ne cherche pas, on trouve ! Certains les collectionnent en les prenant en photo : bonne idée pour en garder des traces et activité franchement moins débile que Pokemon Go ! (bon j’avoue, j’y ai joué, mais c’était pour avoir le plus possible d’oiseaux à deux têtes, et puis pour les pokestops aussi, qui m’ont par exemple fait découvrir l’énorme phalle de pierre du sanctuaire Hanazono, mais c’est une autre histoire)
Si les stickers tokyoïtes vous intéressent, je recommande de suivre le compte instagram @Tokyostickerart : https://www.instagram.com/tokyostickerart/






je pense que le message s’adresse aux nazis et pas aux Néo-zélandais

Tokyo, Kōenji : protestation contre la gentrification programmée

La rue, à Tokyo, est avant tout un lieu de passage : absence quasi-totale de bancs, rareté des places, nous sommes bel et bien dans la « culture du chemin », ou du cheminement, définie par Augustin Berque (voir Vivre l’espace au Japon, PUF). En dehors des matsuri (festivals, fêtes populaires traditionnelles), ce lieu de passage est essentiellement marchand et tend à le devenir de plus en plus : l’espace public est avant tout pensé pour satisfaire les besoins de monades consuméristes. Il est aussi sévèrement saturé par la pub, plus ou moins agressive, en tout cas omniprésente. 



Prenons pour contre-exemple le quartier de Kōenji, situé à quelques stations à l’ouest de Shinjuku. Ce quartier, haut lieu de la contre-culture tokyoïte (du punk aux arts expérimentaux), étonne par son caractère réfractaire. Réfractaire d’un point de vue urbanistique, car il faut bien le dire, c’est un peu le bordel (au point que certains ont pu le surnommer « l’Inde de Tokyo ») : un labyrinthe de petites échoppes, de disquaires, de live houses, de friperies, de bouges plus ou moins louches, dans lequel on croise toute sorte de freaks, de musiciens fauchés, d’artistes indifférents aux tendances, de types hauts en couleurs, d’illuminés, d’excentriques de tout poil et par contre, peu de cols blancs (a.k.a. l’attaque des clones) — bref, on y trouve des individus ! 

Réfractaire politiquement tout aussi bien, ce qui est rare dans un pays globalement dépolitisé, dans lequel on vit dans le néo-libéralisme comme on vivrait à la montagne. On compte à Kōenji de nombreux activistes, anars, communistes libertaires, militants anti-nucléaire, opposants au gouvernement, etc. L’un d’eux, Hajime Matsumoto, fondateur du collectif Shirōto no ran (littéralement « la révolte des amateurs », shirōran pour les intimes), a décidé en novembre dernier d’organiser une manifestation visant à empêcher la gentrification programmée du quartier. 

En effet, la mairie de Suginami-ku (l’arrondissement de Kōenji) a évoqué, sans en préciser la date exacte, un plan de redéveloppement du quartier, prévoyant la construction d’une grande route, qui couperait le quartier en deux, prétendument pour en faciliter l’accès aux véhicules de secours. Mais en réalité, cela reviendrait à détruire tout ce qui fait le charme du quartier, son bordel, sa diversité ; s’ensuivraient inévitablement une hausse des loyers, l’arrivée de familles (« familles, je vous hais » écrivait André Gide ; sans aller jusque-là, « familles, restez là où vous êtes » me paraît être de bon conseil), de centres commerciaux, et voilà comment un des quartiers les plus respirables de Tokyo deviendrait conforme, docile, prout-prout… La compagnie ferroviaire Odakyū nous avait déjà fait un coup semblable avec Shimokitazawa, peu enthousiasmant à la base, et qui ne ressemble plus à rien maintenant. 




Dessins de Hajime Matsumoto 

Certains, à propos des Grands Travaux parisiens entrepris par le Baron Haussmann, ont parlé d’ « embellissement stratégique ». Le Baron se voulait esthète, certes à la mie de pain mais esthète tout de même (« j’ai le culte du Beau, du Bien, des grandes choses, de la belle nature inspirant le grand art ») et souhaitait, grâce aux larges boulevards, rendre laborieuse, sinon impossible, la construction de barricades et faciliter l’accès des « forces de l’ordre » (défense de rire) aux quartiers ouvriers. Toutes proportions gardées, je crois qu’on peut ici évoquer une volonté d’enlaidissement stratégique : en défigurant Koenji, en le gentrifiant, les vandales feraient à moyen terme partir tous les freaks contestataires que nous évoquions. Tout ce que la gentrification pourrait avoir de positif (amélioration de la qualité de vie, baisse de la criminalité) est ici sans objet ; le quartier, aussi sûr que n’importe quel autre, est parfaitement achalandé, et bien desservi. Allez vous faire foutre. 

Bref, il s’agit de sauver ce labyrinthe d’un Minotaure venu de l’extérieur : le Grand Commerce, la « Phynance » comme l’appelait Jarry. Dimanche 10 novembre 2019, les habitants du quartier, mais pas uniquement eux, tous ceux qui, sans forcément y résider, sont attachés à ce quartier (je crois qu’on peut même utiliser le mot de « communauté »), se sont rassemblés en début d’après-midi au Parc Central (bien connu des lecteurs de Haruki Murakami : c’est le fameux parc d’1Q84). Dans la fraîcheur et la superbe lumière de l’automne tokyoïte, l’organisateur Hajime Matsumoto a prononcé un discours résumant la situation, insistant sur l’autonomie du quartier, puis ce fut au tour de l’activiste et essayiste Karin Amamiya, puis d’Andy, propriétaire du bar-disquaire SubStore, puis de Ian Martin, fondateur du label post-punk Call and Response, et de quelques autres dont je n’ai pas retenu les noms. Départ du cortège vers 14h30 : la manifestation tant attendue peut enfin commencer. 

Quelle manif ! J’en ai fait quelques-unes à Tokyo, celle du 1er mai par exemple, ou encore les manifs anti-nucléaire après le 11 mars 2011, mais celle-ci était, de loin, la plus folle et la plus festive, malgré un nombre de manifestants incomparable (quelques centaines de personnes ?) — De la musique : concerts, DJ sur des chars — et de la bonne musique : punk, électro, ça change de Zebda ou de Magik System (eh les Français, faut vraiment arrêter avec ça !), des pancartes, des slogans, des gens qui se parlent — je répète : des gens qui se parlent !, des rires, tout cela pendant plusieurs heures, et ce malgré un dispositif policier démesuré (les pipo-kun comme on les surnomme ici, d’après leur mascotte infantilisante, étaient presque aussi nombreux que les manifestants : à quoi s’attendaient-ils ? inutile de préciser que l’ambiance était bon enfant, il n’y a d’ailleurs eu aucune arrestation). La manif a duré environ deux heures, le cortège étant allé de Kōenji jusqu’au quartier voisin d’Asagaya. 


C’est merveilleux, contre l’hégémonie du commerce, de se réapproprier la rue, l’espace public, physiquement, en marchant, mais aussi par le son, d’habitude saturé par les annonces commerciales, les messages d’avertissement, les slogans des politiciens (en période d’élection : pure nuisance sonore, c’est insupportable). J’ai toujours vu Kōenji comme ça : un lieu où l’on peut être soi-même, se sentir incarné, sans crainte du jugement d’autrui (à noter que les passants étaient, ce jour-là, tout à fait bienveillants, plutôt curieux et amusés) et de la pression sociale (ce ne sont pas des vains mots, ici). Pouvoir se différencier sans s’exclure. Utopie localisée ? Il ne faut rien exagérer, mais on n’en est pas si loin. Un lieu en tout cas propice aux dérives, aux rencontres, à toute la poésie de la vie quotidienne, et qui se doit d’échapper aux calculs sordides d’urbanistes bornés. 

Loin donc du « kitsch de la grande marche » dont parle Milan Kundera, rien de solennel, de « sérieux », mais au contraire, un grand entrelacs bigarré, bruyant et foutraque. Même s’il n’effraie sans doute pas le pouvoir, il aura au moins apporté le temps d’un après-midi la joie d’être ensemble, la joie de constater qu’il existe encore un peu de résistance à la laideur marchande — qui commence à sérieusement me les chauffer.

2019年10月22日火曜日

Actualités

Trois de mes poèmes, légèrement pétés de la cafetière, ont été publiés dans le numéro 85 du poézine Traction-brabant. J'en suis très heureux et honoré ; merci beaucoup à Patrice Maltaverne.



Le numéro 85 de "Traction-brabant" est vendu au prix de 2,60 €.

Pour plus de précisions, contact association le Citron Gare : p.maltaverne@orange.fr


Patrice Maltaverne avait eu la gentillesse, il y a quelque temps, d'écrire un article au sujet de Furomaju : c'est la première fois et ça me touche beaucoup. C'est ici : http://traction-brabant.blogspot.com/2019/07/furomaju-de-julien-bielka.html

Pour finir, un poème de Patrice Maltaverne publié récemment sur l'excellent sitaudis' (au bon lait de brebis') :

https://www.sitaudis.fr/Poemes-et-fictions/eloge-de-la-lenteur-1570726787.php

Ah ! J'oubliais ! L'album "Altered Beasts" de mon groupe d'ambient Strasbourg a été remixé :

https://strasbourgeoisie.bandcamp.com/album/altered-altered-beasts

Bien meilleur que l'original ! 
Original tracks by Vieux Ralouf and Ian Martin. 
Remixes by Lihappiness, DJ Topgear, Kismyder, Marc Lowe, Sea Level, and Throbbing George Harrison.




Daikonran - sounds of Tokyo







https://ralouf.bandcamp.com/track/daikonran-sounds-of-tokyo


Voici Daikonran : 33 minutes de sons de Tokyo.
Daikonran signifie grande confusion, chaos ou révolte des radis. Mais ici, plutôt grande confusion.

À Tokyo, on est constamment entourés de sons divers, d'annonces, de petites musiques... Le contraste avec une ville comme Paris saute aux oreilles. Beaucoup de ces sons sont (sons sont) supposés aider ou guider le piéton ; ils aboutissent bien souvent au résultat inverse et créent une délicate confusion sonore. Pensons par exemple aux gares et stations, quand plusieurs annoncent, accompagnées de musique, se déclenchent en même temps ! Confusion sonore à la Jacques Tati que l'on peut trouver charmante ou fatigante, qui est en tout cas unique et que j'ai voulu saisir et recréer. Elle culmine, à la toute fin de l'album, par le vacarme infernal d'une salle de pachinko : idéal si vous souhaitez faire partir vos invités.

Aucune esthétisation donc, je n'ai pas du tout chercher à lisser les sons, à les isoler, à gommer leur juxtaposition chaotique, au contraire. Je me suis même permis de créer quelques "hétérotopies sonores", en faisant entrer par exemple un vendeur ambulant de patates douces ainsi que quelques grillons dans la cathédrale Sainte-Marie (vers 13:30), ou placer un corbeau dans un ascenseur. Le field recording devient ponctuellement surréaliste (j'entends par là faire se rencontrer arbitrairement des éléments éloignés) pour plus de réalisme (ici, recréer la confusion, l'hétérogénéité sonore). 

Au fil de mes promenades, j'ai enregistré les sons des quartiers suivants : Yotsuya - Ochanomizu - Shinjuku - Tahakadanobaba - Minowa - Nippori - Kyôjima - Ueno - Asagaya - Kôenji, Kameido, etc. 

L'album est gratuit, libre de droits (licence creative common) et peut être partagé (selon certaines conditions).