furomaju

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2018年7月17日火曜日

Jarry et le Japon 5


“Pas assez fort, d’ailleurs”



Jarry, qui comme tant d'autres a commencé à boire à l’”armerdre” en même temps qu’il expérimentait diverses drogues, était, le fait est (trop) connu, un ivrogne de première catégorie. Selon Rachilde, 
“Jarry commençait la journée par absorber deux litres de vin blanc, trois absinthes s’espaçaient entre dix heures et midi, puis il arrosait son poisson, ou son bifteck, de vin rouge ou vin blanc alternant avec d’autres absinthes. Dans l’après-midi, quelques tasses de café additionnés de marcs ou d’alcools dont j’oublie les noms, puis, au dîner, après, bien entendu, d’autres apéritifs, il pouvait encore supporter au moins deux bouteilles de n’importe quels crus, de bonnes ou mauvaises marques.” (Alfred Jarry ou le Surmâle des Lettres, 1927)
Bien sûr, ce témoignage est à prendre avec des pincettes, un peu comme lorsque Gérard Depardieu affirme boire la bagatelle de quatorze bouteilles par jour ; on peut se demander s’il ne s’agit pas de construire un mythe, de faire de Jarry un monstre, à côté duquel des alcooliques notoires comme Debord ou Duras font figure de petits joueurs, un mythe qui enferme encore plus Jarry dans son personnage de "Surmâle des Lettres"...
Quoi qu’il en soit, on trouve dans l’oeuvre de Jarry un grand nombre de référence à l’alcool, à l'absinthe et au vin bien sûr, mais aussi à des alcools moins familiers comme le skhiedam, le kummel et... le saké japonais, nous y voilà. 
L’alcool de riz japonais, communément appelé saké (en réalité, 日本酒 nihonshu - alcool japonais - serait plus correct, saké en japonais désignant les boissons alcoolisés en général), apparaît dans les “Spéculations annexes” (toujours dans La Chandelle Verte) : [...] le saké, une espèce d’alcool, pas assez fort d’ailleurs”.  L’expression “une espèce de” indique que le saké n’a pas toutes les qualités requises pour être considéré comme un alcool à part entière : le saké est trop doux pour que Jarry le porte à la dignité d’un alcool véritable. Pas assez fort, le saké ? Sur ce point, Jarry a raison, le saké est un alcool qui se boit pendant le repas, sans lésiner sur la quantité, et pas en apéritif ni en digestif : il n’a par conséquent pas vocation à être trop fort. Le saké, à ne pas confondre avec ce que l’on boit sous ce nom en guise de digestif dans les restaurants chinois en France (c’est en réalité du mei kwei lu, alcool de sorgho parfumé à la rose), fait entre 14 et 17 degrés. Le voilà donc disqualifié, car ne permettant pas d’atteindre à la “perception vraie” qu’est l’hallucination alcoolique, contrairement à, par exemple, l’absinthe, ce “liquide pur”, qui se trouble quand on lui ajoute de l'eau. Cela peut a priori sembler étrange, ou pour le moins contre-intuitif, d'associer l'ivresse à la vérité, quand on aurait plutôt tendance à penser l'exact contraire. Mais l'ivresse permet de saisir la vie dans toute son étrangeté, d'accéder à l’étonnement philosophique, de passer de la réalité au réel, à l' « impossible », c’est-à-dire à ce qui commence là où le sens s’arrête, où plutôt se relativise, s'épisse, se casse la binette les yeux ouverts dans les escaliers. Et je voudrais rappeler que pour Debord aussi, l'ivresse alcoolique est la condition d'une expérience authentique, celle du temps subjectif saisi dans sa vérité, à laquelle la sobriété nous empêche d'accéder :


J'ai d'abord aimé, comme tout le monde, l'effet de la lègère ivresse, puis très bientôt j'ai aimé ce qui est au-delà de la violente ivresse, quand on a franchi ce stade : une paix magnifique et terrible, le vrai goût du passage du temps. (Panégyrique, 1993)

(Note : Jarry aurait sans doute été moins sévère avec d’autres alcools japonais ; je pense au shochu, alcool de patate, d’orge, de sarrasin ou de sucre de canne, à l’awamori d’Okinawa pouvant atteindre 60 degrés, au monstrueux habushu, le “vin de serpent”, aux apéritifs à base de sang de tortue trionyx, j’en passe...) 


Voilà qui alimente (abreuve) en tout cas le mythe d’un Jarry amateur d’alcool fort ; le buveur d’absinthe pure décrit par Gide : “Je l’ai vu [Jarry] boire à ce dîner deux verres d’absinthe pure. Il n’a pas l’air d’en être gêné”, bien qu’en réalité l’alcool de prédilection de Jarry était le vin, moins fort que le saké japonais. Et l’air de rien, en passant, Jarry ironise la manière dont l’État tente à cette époque de contrôler la consommation d’alcool des Français (propagande par l’affiche qui fait l’objet de plusieurs textes dans La Chandelle verte) en affichant ouvertement son goût pour les alcools les plus forts. À notre époque hygiéniste des cinq fruits et légumes par jour (cinq pastèques, pour ma part), de la stigmatisation des buveurs et des fumeurs, du culte du “sain”, je pense que Jarry a encore beaucoup de choses à nous dire, et que son jeu moqueur avec les injonctions puritaines mérite d’être étendu, voire tout simplement repris. L’un des objectifs de ce modeste essai, spéculant hasardeusement sur un corpus de 30 lignes, serait de prouver par l'exemple que Jarry était, et continue à être un auteur subversif, mettant à mal les orthodoxies, par des moyens inattendus : le paradoxe placidement provocateur, la surmystification, le refus du sérieux et de la critique frontale.  Pas de « cause », du décrochage permanent. Ce qui me paraît autrement plus drôle et radical que le sérieux honteux de la satire (« satire is a lesson, parody is a game » disait à juste titre Nabokov), le pamphlet rageur ou la démystification non-dupe à la Roland Barthes (Mythologies). J'en ai un peu ma claque de l'équanimité pataphysique (qui n'est malheureusement qu'une science) comme des images proprettes d'un Jarry bon petit garçon bien intégré dans le monde des lettres de son époque (là, je crois que les pataphysiciens parlent d'eux surtout, Jarry c’était quand même un sacré crevard, qui a payé son excentricité au prix fort). 
Juste avant cette remarque sur le saké, Jarry évoquait les “bibelots japonais”, et en particulier les “petites coupes”, en japonais 猪口 (choko) : récipients de 2 à 4 centimètres de hauteur, servant à boire le saké. Leur faible contenance n'a rien à voir avec le degré d'alcool des boissons qui y sont versées, contre toute attente - ceci pourrait d'ailleurs expliquer la définition du saké comme ersatz d'alcool. Leur petite taille fait qu’il est nécessaire de servir souvent ses convives et d’être servis par eux, pratique se voulant conviviale et socialisatrice, mais qui est encore une fois corsetée, soumise à toutes sortes de règles de préséances. Loin de s’exstasier sur l’esthétique raffinée de l’artisanat japonais et des coutumes subtiles qu’il implique, voici ce qu’écrit Jarry de ces coupes à saké :
“Il est possible, il est vrai, que ces gens aient eu des ustensiles fort pareils aux nôtres mais auxquels nous attribuons des usages tout différents. Nous en avons la preuve tous les jours - non pas au sujet d’objets antiques, mais d’objets exotiques - avec les petits bibelots du Japon. Il y a de petites coupes japonaises qui nous paraissent faites exprès pour mettre la cendre de nos cigarettes. Pas du tout. Au Japon, on s’en sert pour boire le saké, qui est une espèce d’alcool, pas assez fort d’ailleurs.” 
Ces “petits bibelots” qui suscitaient l’admiration des tatamisés fortunés de l’époque sont ici dévalués ; la coupe à saké devient un vulgaire cendrier, c'est-à-dire une poubelle. Jarry se joue du fétichisme superficiel touchant à tout ce qui vient du Japon, mais nous permet également de prendre conscience d’une tendance répandue chez tout un chacun lorsque nos habitudes sont ébranlées et que l’on manque de moyens linguistiques pour exprimer l’altérité : ramener l’inconnu au connu. Enfin, de même que la “chaufferette japonaise” était utilisée à contre-emploi dans Les Jours et les Nuits (elle était au service de la désertion:, on constate que la valeur d’usage des objets, exotiques ou non, est toujours flexible, susceptible d’être modifiée, trivialement mais pas seulement. Sur ce, je vais me resservir un peu de bordeaux dans mon cendrier portatif.

2018年7月12日木曜日

Photos en vrac 色々


Immeuble de Von Jour Caux à Yotsuya, au petit matin






Oden Fuji 🍢🗻



Signature autographe de Youki Desnos 



Lignon







2018年7月4日水曜日

Jarry et le Japon 4

Sternutat, consul de France à Nagasaki







En 1889 puis en 1901 sont publiés les Almanachs du Père Ubu, calendriers pataphysiques centrés autour d’Ubu,  éclairant de ses « lumières les choses de notre temps ». Œuvres collectives de Jarry, Bonnard et Terrasse, ces Almanachs contiennent, outre les calendriers, toutes sortes d’informations météorologiques, de conseils pratiques, d’instructions morales, d’images, de chansons, et de rappels d’événements importants. 

Dans L'Almanach du Père Ubu de 1901 figure ainsi la liste des promus ou nommés à l’Ordre de la Gidouille par “le Ministère de l’Instruction Publique et des Biz-Arts”, reproduction parodique des listes de promotion à la Légion d’Honneur du Journal Officiel du 15 décembre 1900 (disponible sur Gallica : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k62611356/f1.image). 

La gidouille désigne le ventre du Père Ubu, énorme et orné d’une spirale, symbole de la boursoufflure physique et morale de son personnage, de son appétit, de sa volonté d’appropriation sans limites, mais aussi de son infatuation (nombril exponentiel). 



(Note : la typographie est singulière ; serait-il abusif de la considérer comme proto-futuriste - Jarry a publié dans la revue de Marinetti poesia - ou proto-dada - on connaît l’admiration des Dadas pour Jarry...- ?)


"De nombreuses fautes d'impression se sont glissées dans notre liste de promotions et nominations parue au Journal Officiel du 15 décembre.

On trouvera ci-dessous ces erreurs rectifiées en ce qui concerne les grades de quelque importance (grand-croix, grands-oufficiers, commandeurs, oufficiers):
Sont promus ou nommés dans l'ordre de la Gidouille à l'occasion de l'Exposition :

MINISTERE DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE ET DES BIZ-ARTS. [NOTE DE RALOUF: il y aurait beaucoup de choses à dire sur ce terme de biz-arts, Jeff Koons TMTC]


Grand-croix


M. Bonnard, peintre, membre de l'Institut.


Grands-oufficiers


MM.

Bully-Prodhomme, de l'Académie française.
Brouordel, doyen de la Faculté de médecine de Paris
Mercier, sculpteur sur consciences.
Massepet, compositeur de musique
Chantard, collectionneur

Commandeurs


MM.

Gaudry d'Asson, professeur au Muséum.
Limande, professeur à la Faculté des sciences.
Ruoltz, doyen de la Faculté des sciences de Grenoble.
Ramier, directeur de l'enseignement secondaire.
Daumier, architecte.
Benjamin-Costot, peintre.
Jean-Charles Cazals, peintre.
Croty, graveur en médailles.

Oufficiers


MM.

Borné, membre de l'Académie des sciences.
Bitte, professeur à la Faculté de sciences de Paris.
Loreiller, professeur à la Faculté de droit de Paris.
Vital de la Blague, professeur à la Faculté des lettres.
Gerdin, maître de conférence à l'Ecole normale.
Gruyere, directeur de l'Observatoire de Besançon.
De Saint-Arromanche, chef de bureau au ministère.
Galibier, professeur d'Histoire au lycée Condorcet.
Camille Lemonnier, professeur d'histoire à l'école de Sèvres.
Machin, professeur au lycée Louis-le-Grand.
Machemiel, directeur de l'enseignement public à Tunis.
Sternutat, consul de France à Nagasaki.
Luc-Olivier Merdon, Amoros, Raoul-Carle Vernet, sculpteurs.
Gaston Raymond, Lapoux, architectes.
Achille Jacquemar, graveur.
Loncle, compositeur de musique.
Taflanel, compositeur à l'Opéra.
Catulle Mendès, Emile Bergeret, Emile Couhillon, hommes de lettres.
Paul Fumisty, directeur de l'Odéon.
Leopold Lidoire, chef de bureau au cabinet de ministre.

Voir la suite dans le Journal Officiel du 15 décembre 1900."


Source : http://alfredjarry.fr/oeuvresnumerisees/PDFJarry/Jarry_BM_Laval_17251.pdf









On connaît le cri d’Ubu : Cornegidouille ! Mais ici, c’est plutôt Gidouille à cornes, guerrière, conquérante ! « Ubu colonial » est un pléonasme, non ?

Cet Ordre de la Gidouille est une troupe de grands-oufficiers, d'oufficiers (d'officiers oufs) et de commandeurs chargés de faire rayonner la gidouille par tous les moyens : de permettre à la créativité intestinale du Père Ubu de se déployer sans entraves. Il fallait pour cela ne pas limiter son influence à la France ou aux pays les plus proches (certains promus se trouvent en Belgique, en Tunisie), mais au contraire aller faire briller la chandelle verte du Père Ubu aux antipodes, dans le grand Nulle Part, et c’est ainsi qu’on lit le nom d’un certain STERNUTAT, “consul de France à Nagasaki”. Nagasaki, ville portuaire cosmopolite de l’île du Kyushu, pont entre le Japon et le reste du monde, a en effet ouvert en 1862 un consulat de France. C'est dans ce port qu'a débarqué le sinistre Loti, dont on reparlera. 
Sternutat vient du latin sternūtātĭō, ōnis, f. (sternuo), éternuement. Le suffixe “at”, indique à la fois une juridiction, une fonction, comme dans “shogunat” ou “professorat”, et le résultat d’une action, comme dans “crachat” ou “pissat”. Jarry ramène donc le consul de France (et par extension, sa fonction) à de la morve : le voici en excellente compagnie éjaculatoire, aux côtés de Bitte et de Saint Arromanche. La fonction est carnavalisée, la respectabilité mouchée, monsieur le consul assimilé à un morveux. Les noms “propres” renvoient à des réalités communes, vulgaires : les noms propres sont en réalité des noms communs ! Et des noms communs pas très propres. L’identité comme synonyme, grotesque, de nullité éphémère (mais drôle). Atchoum !



Le Pokémon “Tadmorv”, l’arrière-arrière-petit-fils de Sternutat et de la mère Ubu


Les autres oufficiers méritent eux aussi un peu d'attention. VITAL DE LA BLAGUE fait référence au célèbre géographe Paul Vidal de la Blache, connu entre autres pour les cartes murales qu’on retrouve encore par milliers dans les écoles primaires ; Ubu ne se situe jamais trop loin des souvenirs de blagues potaches, il en prouve, dans le cas de Jarry, l’aspect vital. LUC-OLIVIER MERDON renvoie à Luc-Olivier Merson, qui, de même que Carle Vernet, n'était pas sculpteur, mais peintre académique. TAFLANEL déforme légèrement le nom du flûtiste et chef d'orchestre Claude-Paul Taffanel, fondateur de l'École français de flûte. Quant à Camille Lemonnier, dont le nom est transposé tel quel, il s'agit de l'écrivain naturaliste surnommé le "Zola belge", qui avait préfacé le roman La Sanglante ironie de Rachilde (1891), qu'il compare, pour le rabaisser, aux Chants de Maldoror de Lautréamont, à une époque où l'oeuvre de ce dernier venait juste d'être exhumée, et qui passait surtout pour le délire d'un fou ou la fantaisie d'un mystificateur. 

(merci à Dark palmor pour ses remarques)

2018年6月19日火曜日

Jarry et le Japon ③

Les écailles du dragon Liberté

La première référence au Japon dans l'oeuvre de Jarry se trouve dans Les Jours et les Nuits, roman d'un déserteur, publié en 1897.
Dans ce roman antimilitariste (genre alors en vogue), ou plutôt pro-civil, le héros, Sengle, met à contribution le bacille de la scarlatine pour tomber malade et ainsi être dispensé de servir la Grande Muette. En grattant la peau d'enfants malades, après avoir fait un peu de social engineering à l'hôpital, il en recueille les squames, à se frotter sur le corps pour être immédiatement contaminé : les "écailles du dragon Liberté" (on se croirait dans un jeu de rôle). Nosocome, son ami médecin, lui donne quelques précisions pour envoyer les "écailles" par la poste : il faut se servir d'une "chaufferette japonaise" :

Nosocome expliqua à Sengle :
« Le seul moyen de transport postal de nos bacilles et cultures est la chaufferette japonaise.
« Car la culture ne se conserve vivante qu'à une température qu'il faut calculer d'abord.
« La chaufferette japonaise, qu'on trouve dans tous les bazars japonais, est une boîte en fer blanc grande comme la main, percée de cinq trous ou tubes. On la vend avec cinq cartouches de papier pelure spécial, roulé serré, qui brûlent sans fumée huit heures.
« On ne voit rien et il y a une température très égale de quarante-cinq degrés dans la boîte.
« On attache les tubes de culture dans la chaufferette afin qu'ils ne trépident pas, et l'on abaisse la température autant que l'on veut au- dessous de ces quarante-cinq degrés, en agrandissant les cinq trous.

« Il convient de fixer, comme les cultures dans la chaufferette, celle-ci dans une boîte en bois, invisiblement forée, réservoir d'air et isolateur contre le froid rapide, si notre client est incorporé à plus de huit heures de Paris. » (livre III, "J'ai aussi d'autres brebis")


La chaufferette japonaise ? L'objet n'est pas évident à identifier. Il s'agit du kairo 懐炉, littéralement "foyer de poche", utilisé pour se réchauffer en hiver. Le kairo existe depuis le XVIIe siècle, c'était à l'époque une simple pierre, voire du sable ou du verre chauffés, enveloppés de tissu, qu'on mettait dans sa poche. La technique a évolué avec le temps : est apparu plus tard un kairo à base de charbon et de cendres placés dans un récipient métallique. Voici ce que j'ai trouvé dans un numéro de La Nature : revue des sciences et de leurs applications aux arts datant de 1894 (soit trois ans avant la publication du roman de Jarry) :




(le magasin "Daï-Nippon" m'intrigue… Après quelques recherches, il s'agit d'une compagnie de fabrication de meubles s'inspirant des arts japonais, spécialisée dans les objets d'art, les meubles, créée en 1889...)

Est précisément décrit dans cet extrait l'objet auquel Nosocome fait allusion ! Ici détourné de sa fonction première ; un objet utilitaire devient subversif, libérateur. En 68, les couvercles des poubelles étaient utilisés comme boucliers anti-matraque... 


(voilà ce que j'avais reçu il y a quelques années… alors que, ne payant pas, je voulais juste rendre un hommage discret à Jules Trochon, le "Troccon" de Faustroll, vendeur de bicyclettes - qui avait eu le malheur d'en vendre une à Jarry, jamais payée - je plaisante, j'étais juste fauché). 


En passant, Jarry lui enlève toute connotation "exotique" flattant les clichés habituels ; au contraire, la chaufferette associe Japon à  microbes, désertion, liberté individuelle, et non, comme on pourrait plutôt s'y attendre, à hygiénisme, militarisme, docilité grégaire - fausse évidence poisseuse de stéréotypes pétés, présents dans l'archipel lui-même, y compris récemment (je pense à la politique de monsieur ABE-UBU, et à sa petite remilitarisation du pays en douce). La chaufferette bourrée de bacilles permet d'être "bien malade" ("Mon affection te souhaite d'être bien malade", écrit Sengle à son frère Valens), c’est un des ingrédients de la "recette de liberté" dont le but ultime est de "ne pas être compris dans l'ablation des cervelles ni l'enlaidissement des corps" : un beau programme pour la jeunesse (et pour tout le monde). En la transposant dans d'autres contextes que celui de l’armée, elle pourrait sans doute intéresser beaucoup de monde à notre époque, moi le premier. Désertion pour tout le monde ! Si des entrepreneurs me lisent, je crois qu'on a là une riche idée de start-up, d'autant plus que maintenant les kairo sont très bon marché, sophistiqués, il en existe par exemple sous forme de patchs autocollants à s'appliquer sur la partie du corps que l’on préfère.

——

La culture ne se conserve vivante qu’à une certaine température... Et ce n'est certainement pas à l’école qu'on entend parler de ce livre de Jarry ; ni même en fac de lettres, sauf improbable. Quand bien même, les écailles du dragon Liberté perdraient à coup sûr toute efficacité, noyés et refroidis dans le liquide anesthésiant de l'approche scolaire. C'est bien dommage, car cette leçon de liberté, cet éloge de la désertion pourraient créer des vocations ! Un texte, c'est aussi, et surtout, quelque chose qui nous rappelle qu'on est vivant, et libre (d'envoyer les équarrisseurs aller voir ailleurs si on y est - spoil : on n'y est pas). 

À noter également : le critique Émile Straus comparait le style "brutal et fin" de ce roman de Jarry à celui des peintres japonais, c'est original et bien vu :

Le style artificiel évoque les artistes japonais synthétisant en traits instantanés l'extériorité ou certaines xilogravures de M. Marc Mouclier et M. Louis Valtat. C'est tout à la fois brutal et fin.
Même dans ses paysages bretons, M. Alfred Jarry japonise, il les brosse avec de petites phrases maigres et sèches, tels de schématiques traits de pinceau.



La Critique, N° 60, 20 août 1897


"De schématiques traits de pinceau", comme dans les sumi-e (dessins à l'encre de Chine), mais aussi un goût pour les vues angulaires, asymétriques, les mises en perspectives inédites, le détail fugitif, l’implicite et l’allusif, la pudeur.  Après Jarry l'Indien (ainsi était-il surnommé par Rachilde) Jarry le Japonais ? L'image me plaît, et si elle me paraît moins pertinente que pour, disons, Jules Renard, et qu'il faut se méfier de tous ceux qui parlent d'"esthétique japonaise" (elle est bien sûr plurielle), elle mériterait d'être approfondie.






2018年6月10日日曜日

Jarry et le Japon ②

(Suite de JaJa, Jarry et le Japon, en vrac, brouillon, dans le désordre)

Le fusil de la mort 




Dans La Chandelle Verte, “somme des articles d’Alfred Jarry” (Maurice Saillet), figure un texte savoureux intitulé Le Fouzi-Yama, consacré au point culminant du Japon, qui est aussi l’un de ses principaux symboles, le Mont Fuji. Fouzi-yama, transcription courante à l’époque, renvoie à 富士山, que l’on transcrirait selon la méthode Hepburn, la plus courante actuellement, par Fujisan (yama étant l’une des deux lectures possibles du sinogramme 山, la montagne, qui se lit san dans ce cas).

LE FOUZI-YAMA
Alfred Jarry.
(POÈME EN PROSE)
L'excellence de l'armement des Japonais, confirmé par leurs triomphes, consiste aussi bien en leurs canons de 305 millimètres qu'en leur incomparable mousqueterie. Mais l'habitude qu'a ce peuple subtil de s'exprimer en phrases enveloppées, allégoriques et volontairement obscures fait que nul n'a pénétré le Secret de la défense nationale nippone. On sait pourtant que l'invention de la poudre et des armes à feu remonte, chez les peuples extrême-orientaux, à la plus haute antiquité ; à tel point que les Chinois et les Japonais, sans doute, il y a deux mille ans, blasés sur l'usage meurtrier du salpêtre en préféraient faire emploi pour de bénins feux d'artifice.
Les premières missions qui pénétrèrent au Japon apprirent que Tokio était défendue par un cratère béant d'où pouvait s'échapper, à intervalles, des explosions, feu et fumée. Et depuis la légende s'est accréditée et perpétuée par les atlas — confusion pire que celle du Pirée avec un homme — qu'il y avait une montagne haute de trois mille sept cent cinquante mètres — la portée du fusil — du fusil yama. 
Que si l’on objecte que le prétendu volcan est assez peu en activité, qui soutiendrait qu'une arme à feu peut être à jet continu. Dans les religions orientales, yama désigne uniformément le dieu de la mort. Le nom du fusil japonais est donc bien — de même que celui de la Longue Carabine du héros de Fenimore Cooper : Mort certaine. Et les petits nippons, considérant l'ignorance européenne de la Géographie de leur île, doivent, s'appuyant sur leur arme, éclater, comme Œil de Faucon, d'un bon rire silencieux.
(Poesia, vol. 1, n°6, juin 1905)


Article ? Pas si sûr : lors de sa première publication en 1905, dans la revue Poesia (revue dirigée par le pitre Marinetti, qui n’avait pas encore fondé le futurisme italien), le texte est sous-titré “poème en prose”, mention qui n’a pas été reprise dans La Chandelle Verte. Cette mention est-elle de Jarry, ou bien s’agit-il d’un ajout de Marinetti ? Impossible de trancher.

Ce qui est certain, c’est qu’on lit là du très grand Jarry, une merveille de “logique décervelante”. Jarry nous apprend que Tokyo serait défendu par les éruptions du Fuji, dont la hauteur de 3750 mètres (en réalité un peu plus, 3776 mètres) correspond à la portée du fusil (fusil de compète quand même, 400 mètres étant la portée d'un fusil d'assaut). Volcan « assez peu en activité », sa dernière éruption remontant à 1707, le Fouzi-yama devient cependant, par glissement phonétique, le Fusil-yama repoussant l’ennemi, le garant primordial de l’isolationnisme nippon (sakoku! De plus, Yama désigne, nous dit Jarry, le Dieu de la Mort dans les « religions orientales ». En effet, dans l'hindouisme et la mythologie bouddhiste, Yama est le dieu de la mort ou des enfers : on le retrouve ainsi dans énormément de pays, dont le Japon (appelé ici « Enma » et pas Yama, dommage). 




Jarry fait des lignes élémentaires, des linéaments du Fuji (son nom, sa hauteur) ses propriétés éternelles. Il le désacralise, en modifie la perspective, pour mieux ouvrir les possibles et, en fin de compte, dans un "rire silencieux", le re-sacraliser ludiquement en l’associant à un « dieu de la mort » à longue portée. La démystification est ici inséparable de la surmystification. Nicolas Bouvier écrivait que le Japon était sans doute plus mystifiant que mystérieux ; Jarry traite le mal par le mal en en rajoutant une couche ; il dégonfle  le Fuji en soufflant dedans (certains jours, quand le Fuji est dissimulé par les nuages, j'imagine qu’on a oublié de le gonfler), bref, il fait le vide par excès. Et ça marche ! Jarry, selon Rachilde, a vécu comme “le pire des blasphémateurs, démoniaque et sacrilège à l’occasion” ; il le prouve une fois de plus avec ce texte ; j’aimerais bien qu’il soit traduit en japonais pour voir quelles seraient les réactions. 

Souvenons-nous également que pour Breton, Jarry est « celui qui revolver », le revolver étant la « clé finale de sa pensée », un « trait d'union paradoxal entre le monde extérieur et le monde intérieur ». Avec le Fouzy-yama, je crois que Jarry a trouvé son revolver idéal, pouvant projeter au plus loin « l’ensemble des puissances inconnues, inconscientes, refoulées dont le moi n'est que l'émanation permise » (toujours André Breton, Anthologie de l'humour noir).

Pataphysique étymologico-géologico-historico burlesque du meilleur tonneau, fumisterie qui construit autant qu’elle détruit, voilà qui change des cul-cuteries sempiternelles sur la montagne sacrée, des références à Hokusai (qui pourtant relativisait lui aussi le Fuji avec humour en en faisant un élément secondaire, comparé à une vaguelette éphémère dans son estampe La Grande Vague de Kanagawa), des trucs d’esthètes à la mie de pain. Pour ma part, j’aime bien le Mont Fuji, car on dirait un dessin fait par un enfant de trois ans.

J’oubliais : ce texte de Jarry risque de plaire aux psychanalystes lacaniens, qui y trouveront une confirmation de l’universalité du signifiant ainsi que des éléments à mettre en relation avec les théories infantiles sur la sexualité.







Photos en vrac 色々