furomaju

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2021年11月20日土曜日

Le Japon surréel des parcs pour enfants

 

2021. Un vendredi d’octobre, à Tokyo.

Je marche, comme d’habitude.

Une pluie soudaine interrompt ma flânerie et m’amène à m’abriter à 模索舎 Mosakusha : une librairie plutôt anarchiste située près de Shinjuku Gyôen, précisément à 2-chôme, le quartier LGBT. Pas loin, le bistrot anar Lavenderia : décidément, un vent de liberté parcourt ce quartier. Mosakusha foisonne d’ouvrages (essais principalement) plus intéressants les uns que les autres, bien sûr en japonais. Alors vous, je ne sais pas, mais je me vois mal pousser le snobisme jusqu’à lire David Graeber, Agamben et Jared Diamond en japonais !


Pourtant, j’ai vraiment envie d’acheter quelque chose, pour soutenir la librairie (autant dire que les librairies anarchistes ne sont pas tout à fait répandues au Japon) (1). Comme un grand enfant quasi-quadra, je me dis : cherchons des bouquins avec des images. Je me dirige fissa vers le coin des zines, et là, c’est l’éblouissement : un monde étrange et bigarré, cheap photocopié et belle ouvrage, s’intéressant à tout et n’importe quel sujet ; une jungle amicale de publications obscures. Hétérologie à la Georges Bataille (je pense à sa revue Documents), hétérologie — c’est-à-dire kebab : salade tomates oignons tout, sauce samouraï. Une revue retient mon attention : 公園遊具 Kôen Yûgu, consacrée aux aires de jeux des parcs pour enfants de tout le Japon (2).

De format modeste, d’une trentaine de pages en couleurs, la revue Kôen Yûgu est l’œuvre du photographe 木藤 富士夫 Fujio Kito, vivant actuellement à New-York. Il y réunit de belles photos nocturnes de parcs pour enfants et se focalise sur les aires de jeux, qu’il éclaire littéralement d’une lumière crue, de l’intérieur et de l’extérieur. Aucune présence humaine, pas d’enfants donc : ces parcs familiers deviennent étrangement inquiétants, métamorphosés par la nuit. Ogres, robots, animaux, formes abstraites, châteaux, démons… Un autre monde (de ciment), d’habitude ignoré par les résidents, sans parler des touristes.


Kito, dans une démarche à la Atget, rend visible (fait exister) et sauve de l’oubli ces aires de jeux qui, j’en suis sûr, sont en sursis : ce pays a le bulldozer chatouilleux. Ces aires de jeux ? Non : musées de sculptures à ciel ouvert, qui valent celui de Hakone, car ils nous rappellent que l’art est fait pour être pratiqué, investi au quotidien (3).

Rendez-vous immédiat avec sa propre enfance pas sage. L’enfance baillonnée, invisible et silencieuse, pas perdue. L’enfance comme manière de voir le monde et d’être affecté par lui. Merveilleux quotidien, si le merveilleux est synonyme de non-savoir. Un monde grotesque et touchant, inquiétant et attirant. Mythes rigolos, peur apaisée par l’humour. D’évidence, le vrai Cool Japan.


Allez, faisons un pari sur l’avenir : les « états d’urgence » et autres « couvre-feux » ne tarderont pas à refaire une apparition au Japon, contribuant par là à l’essor des activités informelles et non-marchandes ; en termes techniques, picoler dans les parcs (4). La nuit. Sans faire trop de bruit pour ne pas avoir la maréchaussée au derché. Le « passe sanitaire » (!) n’est pour l’instant pas envisagé, mais quoi qu’il arrive, il nous restera les parcs pour enfants. Ils nous infantilisent ? Eh bien, d’accord. On va redevenir des enfants (i.e. pervers polymorphes) et ça ne va pas être triste. Transformer nos existences en parcs de jeux loufoques, inventifs et ignorés ? Chiche.


Désertons ce qui nous afflige, disparaissons, investissons les lieux encore respirables, sans traçage ni surveillance, gratuits, poétiques. A défaut de rond-points, je voudrais donner rendez-vous à toutes les personnes de bonne volonté, désirant faire un pas de côté et échapper à la dystopie visqueuse qui nous pourrit la vie depuis deux ans, je voudrais donner rendez-vous, donc, aux gilets multicolores dans ces modestes parcs pour enfants du Japon : s’y émerveiller, s’y éveiller.

Contactez-moi : pubisralouf at gmail.com


(1) D’ailleurs, ça craint vraiment : la dernière librairie indépendante à vendre des livres francophones, Omeisha (Iidabashi), ferme définitivement ses portes sous peu. Sérieusement, stop Amazon, soutenons les petites librairies qui morphlent leur maman encore plus à cause du “Covid”.

(2) J’ai depuis longtemps une grande affection pour les petits parcs pour enfants au Japon. Il y en a partout, mais personne n’y prête vraiment attention, à tort ! Pour moi, ils sont liés à jamais au chef-d’oeuvre traumatique Akira et à la scène du rêve de Tetsuô. Scène bouleversante, qui me fait pleurer à chaque vision ; ce film a été pour moi une vraie scène primitive, je m’en suis rendu compte dernièrement. Cette scène d’une beauté irréelle me semble d’ailleurs bien représenter ce que nous vivons depuis bientôt deux ans : un monde qui à la fois se désagrège et nous tombe dessus, nous expropriant de nous-mêmes et nous laissant dans l’impuissance effrayée. Il est temps que ça change.

(3) Oh, à ce sujet, n’hésitez pas à aller voir la belle installation d’Ayumi Yamamoto pour Archimou : https://revuearchimou.wordpress.com/2020/08/27/%e3%81%8a%e3%81%a6%e3%82%93%e3%81%a8sun/

(4) Ces pitres ont réussi à fermer la place en face de la station Takadanobaba ; à Ikebukuro, le parc près de l’université Rikkyô est vérouillé et surveillé par des flics (résultat : les étudiants font la fête tout autour du parc, adossés contre les murets) ; à Kôenji, les flics ont lâché l’affaire : la place en face de la gare est toujours pleine, tout le monde discute, s’amuse — une chaleur humaine extraordinaire.

2021年9月20日月曜日

Get off the pot and shit in colours

 

(This text was first published in the zine Call And Response is Half Dead)

Quit your band! So is called Ian Martin’s essay about Japanese underground music, published in 2016 by awai books. I won’t write about the content of this book, because I read it quite a long time ago and I have no time to dive back into it anymore: I’m reading Emoji Dick, a translation of Moby Dick into Japanese emoticons and it’s quite time consuming. As well, other folks reviewed the book, in a clever way; they covered the essence of it. No, I mean, I would rather like to go back on the title.

Quit your band! As a member of the electro-contemporary-dreamcore band Lo-shi (two albums released on Ian Martins’s label, buy them or steal them, it’s quite good shit) and of another band called Strasbourg (one self-released album, way worse than Lo-shi but drunk-punk-ambient fans could appreciate it), I often asked myself: why? Jesus, why not quit my bands and become, say, a respectable electro-fishmonger? Oh wait, I know: for the money. With Strasbourg, I’ve earned 557 yens and with Lo-shi, well, I’m still waiting for the royalties to come back in my pocket (Monsieur Martin, if you read me). Forget about money… Glory! In my case, it’s a synonym for polite silence; for a long time, I’ve been touching myself early, and I got the strange premonition it’s going to last. So why persevering in my insignificant sluggish being, why continuing doing musical artifacts vainly (Georges Bataille would gently talk about « unproductive consumption »), with my micro-penis?

Ian Martin’s book title, more than a castrating injunction, is an invitation to ask yourself this kind of questions, and to find some answers (the ghost of Doctor Freud just murmured: « to symbolically enlarge your penis »; fair enough).

For sure, we all do things in society to be loved, recognized, noticed: maybe it’s the core of all arts, music of course included. But let’s go further. While doing stupid music, I have fun. I look for things, scales, textures, samples, rythms; I’m like a child (Freud again: « polymorphously pervert »: I agree). I play, and the game is a serious one. I am focused, busy, absorbed by my pleasant, sometimes hilarious task. In this state of flow, I am exploring soundscapes like a cowboy doing zapoy or I am gardening like an armless stallholder. That’s it: the child state. Pure bliss. (To be honest, I did a mental age test on the internet and in fact I’m 14 years old, on the frustrated and neurasthenic side of the force, but you get the idea). That’s precisely the reason why us, failed artists, staying in that child state, succeed in life. Look at other people, I mean the rotten wannabees or the « true » successful ones! Look at their faces: that’s horrible. Those Burzums from seabeds take themselves too seriously, and their music smells like cornichons (French pickles).

Being in a band (or several), doing gigs, being on a label like CAR, moving inside different porous scenes: all of this allows the mental and retarded experimental artist (I’m mostly talking about myself), the coming off a red wine high post-dadaist fellow to avoid the redoubtable solitude, to get off the pot and shit in colours. The more the merrier: plus on est de fous, plus on rit. Drunk anartists, poetarians from all countries, join the asylum! And fuck capitalism.

2021年5月13日木曜日

les mots saouls d’AI Dungeon





A l’ombre, on ne voit pas le soleil.
Les enfants sont plus petits que les adultes.
De toute façon, on va tous être remplacés par des robots.


Lu récemment dans le New Yorker un article passionnant sur les progrès de l’intelligence artificielle en termes d’écriture. Je vous la fais rapidement, mais en gros le logiciel GPT-3 (ça ne s’invente pas) permet de produire du texte cohérent, singeant le style de n’importe qui, au kilomètre. Il aurait réussi à écrire une suite crédible à La Métamorphose de Kafka à partir du seul incipit, par exemple, ce qui est impressionnant, même si je suis sceptique. Alors, sans doute que pas mal de choses vont changer, ça va être pratique à l’école pour les disserts ou pour automatiser l’écriture de textes pénibles. Pour l’écriture, je ne m’inquiète pas, il suffira de maximiser le signifiant et le signifié pour mettre Gepetto-GPT en PLS. J’imagine les possibilités infinies de s’amuser avec ce séquenceur textuel, de bidouiller les paramètres pour créer toutes sortes de monstres littéraires (la syntaxe de Proust avec le lexique de Rabelais ?), des suites comme Eden Eden Eden 3 (le 2 existe déjà), de faire dérailler le logiciel en gare de Culmont-Chalindrey… De nouvelles activités vont émerger, DJ littéraire par exemple, gromancier, poète cyborg mutantiste dodécaphonique dada, hâte qu’on arrive à ressusciter l’ami Queneau qu’il nous dise ce qu’il pense de tout ça. Un nouveau chapitre va s’ouvrir dans l’écriture automatiquement générée, du poème dadaïste de Tzara au logiciel utilisé par Bowie pour écrire les paroles de je ne sais plus quel album…


Mais aujourd’hui, j’ai envie de parler d’un jeu de rôle en mode texte qui utilise l’intelligence artificielle : AI Dungeon (merci à Kismyder de m’en avoir parlé). Je me souviens vaguement des jeux de rôle textuels sur Amstrad, c’était du genre :


OUVRIR PORTE MONTER ESCALIER ALLER BOUTIQUE JO 2020 ACHETER SLIP OLYMPIQUE MANGER SLIP HURLER LUNE


Certains jeux s’arrêtaient même de fonctionner quand logiquement on se mettait à écrire injures et jurons, ou exigeaient des excuses… Le genre paraissait franchement appartenir à la préhistoire du jeu vidéo, mais en fait non. En 2019, avant la guerre de cent ans, sortait AI Dungeon sur iOS, Android et BlackBerry.


Imaginez un monde généré à l’infini que vous pourriez explorer sans limites, en trouvant continuellement des contenus et des aventures entièrement nouveaux. Et si vous pouviez également choisir une action qui vous vient à l’esprit au lieu d’être limité par l’imagination des développeurs qui ont créé le jeu ? Bienvenue dans AI Dungeon !


AI Dungeon est un jeu d'aventure texte (open-source, bravo) qui utilise le modèle de génération de texte GPT-2 pour générer des intrigues ouvertes et illimitées. Le jeu utilise l'intelligence artificielle formée sur les jeux de chooseyourstory.com pour générer des réponses complexes aux entrées des utilisateurs. Lorsqu'un joueur commence une partie, il est invité à choisir un genre d'histoire, parmi fantasy, apocalyptique, cyberpunk, zombies ou mystère, ou bien parmi d'autres scénarios prédéfinis. Le jeu génère une partie, puis le joueur saisit des commandes de texte, qui permettent de faire évoluer un personnage incarné par le joueur à la deuxième personne. Dans la plupart des actions, l'IA répond en conséquence.



Ce qui me plaît beaucoup dans ce jeu sauvage et charmant, ce sont les nombreuses défaillances de l’IA. On a l’impression de faire une session de jeu de rôle avec un maître de jeu complètement ivre et/ou fou. Si les parties commencent souvent à peu près normalement, très vite tout part en vrille virevoltante. On ne sait plus qui est qui, les personnages changent de nom, les pronoms personnels s’intervertissent, on change d’univers sans préavis, on est pris dans des boucles infinies… C’est merveilleux, parce qu’on ne sait pas à quoi s’attendre. Tout est possible, et comme sur le billard de David Hume, les boules peuvent s’envoler n’importe quand, ce n’est plus de la fantasy ou de la science-fiction mais de la fiction hors-science. Coq-à-l’âne baroco-burlesque, onirisme haut débit, obscénités décomplexées… Aucune loi n’est stable, tout peut se métamorphoser à chaque instant, un peu comme dans… le réel et ses chemins qui bifurquent. AI Dungeon, comme la poésie de Benjamin Péret, est avant tout réaliste, j’en suis certain. Quand le coulommiers de la réalité a fondu, on se retrouve dans le monde d’AI Dungeon, en compagnie d’Alice et du sourire sans chat. Seule différence : l’absence complète de conséquences. On peut vraiment y aller franco de porc, faire ce qu’on veut, la sensation de licence est extraordinaire. Ça m’a fait penser à Un jour sans fin, quand le personnage principal commence à faire n’importe quoi (c’est un arc que le film aurait gagné à approfondir, à mon avis, plutôt que de virer conte moral). Quel exutoire ! De toute façon, j’aime les jeux qui permettent de ne pas sublimer ses pulsions, mais de les assumer : Destruction Derby, Rampage, King of the Monsters (tu le vois l’Arc de Triomphe ? Eh bim, prends-le dans ton visage !), GTA bien sûr, Blood (qui s’en souvient ? Ça allait vraiment loin), Sim City (celui sur Super NES, dans lequel on peut envoyer Godzilla tout casser), Jet Set Radio et son vandalisme coloré… Politiquement aussi, je crois qu’il est grand temps de détruire des mondes, parce que là on n’en peut plus (est-ce que le ras-le-bol est considéré comme une comorbidité ? Si oui je voudrais être vacciné le plus rapidement possible) - AI Dungeon, par la tangente, nous reconnecte à ce qui nous manque le plus dans cette période pénible : l’utopie, la possibilité de bifurquer. Bon, on va encore dire que je délire, comme d’habitude !



Et puis aussi : la lecture redevient ce qu’elle a toujours été : un jeu, mi-fun mi-sérieux, mi-crétin mi-profond. Ça donne plein d’idées. Pour la littérature, la poésie, les paroles de chansons, je sens que GPT pourrait donner des résultats amusants, imprévisibles. On pourrait aussi écrire une histoire bien loufoque, excessive, pas conforme et dire « c’est pas moi c’est l’IA »! L’IA avec 3 grammes dans le sang devient tout de suite plus sympathique, comme si on avait plaqué du vivant sur du mécanique. Je ne raconte pas ce que j’ai vécu dans ce jeu, pas envie de voir la brigade des mœurs ni le GIGN débarquer chez moi. Vous pouvez vraiment imaginer le pire. Ou le meilleur, si vous êtes amateur de Zardoz, de Georges Bataille, de David Lynch et de Pif Gadget.


PS : le titre de cet article est un clin d’oeil au dernier recueil de poèmes de Mickaël Berdugo.



2021年3月15日月曜日

Cartographier la liberté

(sur Postcards from No Man’s Land de former_airline)
 
 

J’ai envie de renouer avec l’utopie. De type fouriériste, et de type FALC pour être précis. Marre du pessimisme réactionnaire, du cynisme, de Houellebecq et compagnie, on en mange midi et soir depuis la fin des années 90, je voudrais qu’on sorte de cette purée de pois, qui prend des proportions hallucinantes, n’est-ce pas. J’ai l’impression de vivre dans un cauchemar debordien, Debord dont la phrase trop célèbre, partout citée : « tout ce qui était directement vécu s’est éloigné dans une représentation » ne me semble plus excessive, au contraire. Visioconférences, apéros sur Zoom, release parties sur Minecraft, concerts en streaming, retour de la messagerie ICQ (!), j’ai même vu dans le quartier d’Uguisudani, Tokyo, des hôtels proposer des casques de réalité virtuelle !.. Et aussi, pour rester dans Debord, dont les analyses se confirment de manière inquiétante, l’un des traits du spectaculaire intégré réside selon lui dans le « présent perpétuel » — on en fait l’expérience tous les jours, ambiance Un Jour sans fin (et un jour moisi) depuis le début de la pandémie.

Ennui. Léthargie. Acédie. On est tous en train de cuire à petit feu dans la marmite immonde du Covid-19, sortie des rêves sadiques d’un homoncule à tête de cachalot macrocéphale, méchant et frustré, décidé à nuire à tout élan un peu généreux, à tout projet vaguement utopiste. Pro-jet : après s’être sorti des sables mouvants de la déprime en se tirant soi-même par les cheveux, se prendre par le col et s’envoyer le plus loin possible — pas simple. Le dernier album de former_airline peut nous y aider.


 

En 2020, trois albums très différents ont squatté mon mange-disque, ou mon mange-stream : dans l’ordre, S1/S2 de Nisennenmondai, Dark Hearts d’Annie (notre Julee Cruise), et Postcards from No Man’s Land de former_airline. Trois approches de l’époque. Trois incarnations du fantôme. Nisennenmondai, un monde disparaît, lentement mais sûrement, dans le brouillard. C’est glacial, austère, l’EP avait réussi à me faire complètement désespérer. Annie, une nostalgie twinpeaksienne, tocsin tendre, délicat, vaguement anxiogène — un album de synthpop qui vérifie que notre cœur est sur ON et en état de marche. former_airline est plus difficile à cerner, mais il encapsule tout aussi bien l’époque, en l’ouvrant vers autre chose. Je vais essayer de m’expliquer ; je sens que ça va encore être du charabia proche du délire, mais je suis comme ça, je délire le réel en espérant l’avoir à l’usure !


former_airline, c’est le nom du projet solo de l’artiste japonais Masaki Kubo, qui a sorti une dizaine d’albums sous différents labels internationaux. Musique post-tout, sous fortes influences krautrock, shoegaze, ambient, dub, post-punk, qui ressemble à plein de choses connues et pourtant donne l’impression de neuf, de frais, d’ouverture. Ce qui sur le papier n’était pas gagné d’avance. Plaisir immédiat du psychédélisme, des rythmes motorik imparables, des rêveries ambientales, de l’humour discret : dès la première écoute j’étais sous le charme. 9 morceaux instrumentaux (à part la dernière piste, « S. Sontag in the Psykick Dancehall », ambient house qui m’a fait penser à The Orb), diversité, variété, et quelque chose de légèrement en suspension, étonné, souriant, qui n’accable pas l’auditeur, mais au contraire le met dans des dispositions bienveillantes d’accueil de l’avenir. Les formes musicales, identifiables et datées, n’ont rien de régressif pour autant, car elles sont animées par de nouvelles narrations possibles. L’ensemble sonne très familier, des noms viennent immédiatement à l’esprit : Neu, Ash Ra Tempel, Harmonia, Slowdive, Eno — pas les pires références, d’ailleurs. On est en terrain connu, rassurant. Mais écouter ces formes musicales dans le chaos de 2021 les emporte vers l’inconnu. Le spectral : toutes les promesses de subversion libertaire, de vie différente, multiculturelle, juste, bariolée, mobile, égalitaire, en un mot cool que ces musiques annonçaient et qui se sont un petit peu pris un gros platane dans le visage.

Alors, on serait donc en pleine spectrologie des « lost futures », ces futurs non advenus qui hantent le présent ? Oui, enfin c’est comme ça que m’est apparu Postcards from No Man’s Land. Masaki Kubo écrit :

It’s a work that I really wanted to release “now” as a record of the sounds before and after the disappearance of casual everyday life into the space occupied by distant memories and the world’s drastic transformation into this new normal. It’s like a letter from someone staring into an unknown emptiness.

Un « maintenant » sous le signe d’un vide inédit, hanté par le passé, la disparition, et pourtant ouvert sur autre chose ? Sur la possibilité presque optimiste de nouveaux récits, qui s’appuieraient sur le passé ? Les impératifs de dépassement, de « table rase », de formes nouvelles qui périmeraient celles du passé ne sont plus d’actualité. On est condamné aux poubelles de l’histoire, et ce qui est bien, c’est qu’au fond tout le monde adore jouer dans les poubelles. Chercher, assembler, modifier, combiner, bouturer, hybrider et voir ce qui se passe. Tous les trucs qui étaient censés appartenir au passé sont en fait toujours là, ils frappent à la porte. Ce que nous rappelle l’album tonique et généreux de former_airline, c’est qu’on a juste devant les yeux, comme la Lettre volée, une carte de la liberté. À nous d’en faire bon usage.

former_airline : Postcards from No Man’s Land

sorti le 28 octobre 2020 (Call and Response Records, Tokyo)

Liste des pistes

Face A

In Today’s World

Postcards from No Man’s Land

Insane Modernities

On the Sea of Fog

Dubby the Heaven

Face B

Paint This December Blue

Destroy What Destroys You

Walking Mirrors

S. Sontag in the Psykick Dancehall

référence : CAR-44

Format : Cassette + code de téléchargement

Prix : ¥1500 +taxes

2020年9月2日水曜日

La quille : notes sur Mito, Ibaraki



Mito, préfecture (département, province, contrée -?-)  d’Ibaraki.


(si quelqu'un connaît une traduction satisfaisante du japonais 県, je suis preneur) 

 

Premier voyage dans cette ville. Je la connaissais de nom (propice à mille et un calembours trilingues) et de réputation (musée d’art contemporain, spécialité culinaire : le nattô, grains de soja fermentés). Impossible de rentrer en France, à cause du sakoku 2.0 mis en place par les P.P. (pitres puissants) du gvnmt. Alors pendant ces vacances un peu spéciales, j’ai décidé d’alterner staycation (villégiature dans sa propre ville, je reviendrai bientôt sur le sujet) et micro-voyages dans le Kantô.


Impression immédiate : le déjà vu. Une gare bien pleine, bien remplie de chaînes, des passages piétons surélevés, un écran qui parle tout seul, des gens qui parlent tout seuls. Des collégiens qui font tenir une bouteille en plastique sur leur tête, sans les mains. On pourrait être dans n’importe quelle ville de banlieue de Tokyo, genre Tachikawa, Hachioji, Matsudo, j’en passe et des identiques. Je me promène un peu, urbanité éparpillée, un café, dix mètres plus loin un resto… Comme des poils mal répartis, le contraire d’un chat ou d’un furet. Deux disquaires, dont un en haut d’un immeuble bien vétuste. Affiche étrange : Fallout 4, avec un type souriant. Fraîcheur appréciable, comparée à la chaleur poisseuse de Tokyal, finie la fondue savoyarde dans le crâne, je respire enfin.



c'est bon j'ai demandé la permission




À côté d’un torii, une galerie marchande couverte me fait de l’œil : Miyashita Ginza. Deux jeunes types écoutent du post-punk, assis à une table. Plus loin, un bar à whisky chicos, ambiance je ne sais quoi, pas punk. Un bar à DJ avec une affiche d’un goût très doûteux « welcome to the party » ; y sont dessinés Lénine, Mao, Staline : je vais passer mon tour. Dans cette rue, le sol est pavé de dalles branlantes, certaines, quand on les active avec les pieds, sonnent comme des geta (chausses traditionnelles en bois). Un taxi passe : j’ai l’impression d’entendre courir une armée de zigomars en geta à l’assaut d’un mammouth voisin. J’aurais dû (maudit conditionnel passé !) enregistrer le son, même avec le micro en mousse de mon téléportatif. Je vois un bar : Restart. Il est fermé en raison de l’insistance du célèbre C. Ovid, un type pénible qui s’incruste un peu partout depuis six mois. L’heure de la tisane au houblon a sonné : je vais à la supérette L’Enfant de la Loi et tombe immédiatement amoureux de la caissière. On tape la discute, chose plutôt difficile à Tokyo. Elle est sri-lankaise et apprend le japonais. Elle a des yeux d’une beauté de type belle. Elle me demande si je suis étudiant, bon, j’avoue ça m’a fait plaisir. Réponse : non, je suis un tonton déglingué (boroboro na ojisan). Je lui dis que c’est la première fois que je viens ici, elle me répond qu’une journée suffit. Je manque de me casser la binette en lui disant au revoir (adieu plutôt, car je ne la reverrai sans doute jamais). Je marche le long d’une rivière qui n’est pas un égout à ciel ouvert : sakuragawa, la rivière aux cerisiers, voilà qui est original dites donc ! Promenade très agréable, je laisse mes pensées et mes souvenirs, entrecoupés de musique, vivre leur vie et aller je ne sais où. Dans la rue, je vois des gouttelettes de têtes en train de sécher. Puis un banc en plein devenir-chien, ou le contraire.








Il convient d’aller au musée d’art moderne. Le bâtiment, la Tour Mito, ressemble à une grosse scoliose métallique, par endroits rouillée. Je ne fais pas la queue, il n’y a personne, chouette, et l’expo me plaît : elle s’intéresse aux mauvaises herbes, aux terrains vagues, au chiendent, à tout ce qui pousse anarchiquement, à l’hirsute, au mal rasé. De toute façon, c’est inévitable que ça me plaise. Dans ce pays parfois légèrement obsessionnel en ce qui concerne l’hygiène, la propreté, dès qu’il y a un peu de sauvagerie, je suis ravi. Ce qui explique mon intérêt pour le noise, l'art brut, les stickers, les écarts de langage. À Minowa, avec L.D. (Laser Disc) l’autre jour, on était en admiration devant un terrain vague laissé à l’abandon, et qui faisait tache dans le paysage (bien que Minowa ne soit pas le quartier le plus propret de Tokyo, loin s’en faut). Je me souviens du jardin de mon père, dans son ancien appartement rémois : c’était la jungle, il s’était acheté une serpe, avec mon frère on se moquait de lui en l’appelant « le druide ». Je reviens à l’expo : en plus des très belles photos (pas esthétisantes) de mauvaises herbes et de lieux à l’abandon (dont la zone interdite autour de la centrale de Fukushima), j’ai aimé entrer dans une pièce noire, au sol sablonneux, muni d'une lampe de poche permettant de lire des messages écolos écrits à l’encre invisible, avec en fond sonore des cris d’animaux un peu flippants. Ça m’a rappelé les toilettes de chez mon ami Kismyder, à Saint-Dizier, qui comportent aussi des messages invisibles sauf éclairés par une lampe spéciale. Le contenu n’est pas le même, moins écolo, plus rigolo. Autre visite obligatoire : le jardin Kairakuen (prononcer caille la couenne). Contraste très marqué avec l’expo que je viens de voir : no mauvaises herbes strict policy, pas de feuilles du mal. Nature complètement contrôlée, asservie, tous les arbres chez le coiffeur, en fait je crois que ça m'ennuie, cette sur-civilité corsetée, partout, tout le temps. Quand même : j’ai été ému de voir un spot de go, on venait y jouer tout en admirant le lac et en profitant de l’air frais, avec une vue à 360 degrés. J'ai imaginé la scène, en virant au bulldozer mental les routes, les bagnoles, les immeubles moches. J'ai aimé la bambouseraie aussi (bambouseraie est sans doute un de mes mots préférés en français, allez savoir), sa source naturelle, une belle crêpe d'eau pure jaillissant d’une roche blanche pleine de plis et de nuances.





La spécialité de la ville est le nattô, grains de soja fermentés. C’est bon, délicieux même (comme tout ce qui est fermenté) et c’est gluant. On peut en mettre partout, sur du riz bien sûr, mais aussi sur du pain grillé - le nattoast -, dans les nouilles soba, mais aussi dans les pâtes. J’en achète un maximum, surtout les plus baroques ou intrigants. Il y a même du furikake au nattô ! Feu d’artifice sur riz en perspective. Et puis le nattô, c’est un symbole ambivalent. Symbole négatif de l’engluement ammoniaqué, symbole positif d’une connexion souple, défaisable facilement, un peu comme dans le jeu de go des pierres peuvent être connectées même si elles sont relativement éloignées. Les relations humaines devraient prendre exemple sur le nattô. Et c’est fermenté, comme une parole réprimée qui finit par éclater. Le nattô explose en bouche.



La question, comme partout où je vais, se pose : est-ce que je pourrais y vivre ? Pourquoi pas, si j’avais des amis, une vie intérieure plus riche, un projet me demandant du calme, et plus généralement le goût du calme, que j’ai juste de temps en temps. Quoi qu’il en soit, je reviendrai explorer Mito et ses environs, plus lentement, après la pandémie. Une amie originaire d'Ibaraki me conseille le Kôdôkan, la plus grande école han de l'époque Edo - ce qui renvoie au sakoku, isolationnisme, et à la soif de l'extérieur, dont je parlais au début.


Retour à Tokyo, vu un distributeur de soupe de tortue molle du Nil (en japonais suppon) et dans ma rue, présence de beaux trucs poilus en cageot. L’un d’eux semble dire : vivement la quille !






2020年7月27日月曜日

Tokyo 2020 : notes sur S1/S2 de Nisennenmondai



Certaines œuvres sont plus situées que d’autres : impossible de les appréhender hors du moment précis de leur apparition. Le groupe de post-punk expérimental Nisennenmondai, avec son dernier EP S1/S2, est arrivé à encapsuler le lieu et l’époque— Japon, 2020, en pleine crise sanitaire et sociale du Covid-19 — comme nul autre. A créer une musique qui s’impose par sa puissance allégorique, d’autant plus saisissante qu’il s’agit d’une musique discrète, évanescente, à peine perceptible. La musique, autrefois propulsive, électrisante, d’une tenue et d’une énergie folle de Nisennenmondai n’est plus que l’ombre d’elle-même, elle semble être désormais sur le point de disparaître dans le vide. Décharnée, rongée par l’absence, elle exprime l’agonie d’une époque, qui paraissait aller de soi, vouée à se perpétuer. L’époque des lives incessants (500 lives houses à Tokyo, ou quelque chose comme ça), des rencontres fortuites, des hybridations non-homologuées, l’époque qui a vu vivre et se déployer la sensibilité de tant d’artistes, tous singuliers, mais unis par une éthique indé, et proliférer mille et une scènes poreuses, souvent connectées entre elles.

Un soir, dans un resto de Nishi-Ogikubo, j’ai demandé à un ami, très actif dans ce milieu, ce qu’il souhaitait pour la scène indé japonaise. Sa réponse, qu’elle reste la même, m’avait un peu déçu. Bon eh bien, je comprends mieux maintenant. Qu’elle reste la même, c’est-à-dire qu’elle reste dynamique, diverse, pleine de promesses. Mais c’est trop tard. Visiblement, le sale type nommé C. Orona a prévu de s’incruster un peu plus longtemps que prévu, les salles de concerts et autres live bars tombent comme des mouches, plus de concerts, ou presque (les concerts en ligne sont un pis-aller, mieux que rien, mais c’est déprimant en définitive)… Bref ça sent mauvais à court et moyen terme. La musique de Nisennenmondai, autrefois d’une emprise totale, presque autoritaire, sur l’auditeur, le plongeant dans des états proches de la transe, ne nous regarde plus, se désintéresse de nous. Un beat lointain, des échos, dans une atmosphère raréfiée. Un abattement, une sidération tentée par le silence, une angoisse diffuse. Voici notre époque, ce qu’a réussi Nisennenmondai à me faire ressentir.

Chant du cygne, (non) baiser d’adieu ? Il y a de ça, certainement. Mais pas seulement : même spectrale, cette musique résiste à l’anéantissement. Cet EP, pour aussi fantomatique qu’il puisse être, témoigne aussi de la permanence d’une volonté d’être, et de l’espoir d’un renouveau. Ça sera bientôt le moment d’inventer à la fois de nouveaux récits et de nouvelles narrations.

Il n’y a qu’à voir Tokyo en ce moment. L’autre jour, je suis allé me promener à Asakusa, d’habitude blindé de touristes. Ambiance Sergio Leone dans Nakamise, la rue commerçante qui mène au temple Senso-ji. Temps figé, personne, silence extraordinaire. Un quartier encore plus “décors de cinéma” que d’habitude, impression que tout pourrait disparaître le lendemain. À Shinjuku, loin de la station, au quinzième étage : les gratte-ciel crypto-freudiens scintillaient au loin comme un brasier, enveloppés de brume. J’ai écouté le dernier Nisennenmondai, puis Neroli de Brian Eno (un autre album un peu austère sur les bords). Mélancolie totale — et en négatif, le souvenir de mon premier séjour au Japon, en 2003–2004, de l’enthousiasme sans partage, du rêve d’allégement pop, des possibles qui s’ouvraient en éventail. Eh bien, sortie progressive du flow : nous voilà condamnés à être hantés par des futurs qui se sont méchamment viandés dans le caniveau, j’en ai peur.

Et bientôt, il faudra pourtant convertir cette mélancolie en autre chose, en colère par exemple, et repasser un coup de fil à notre amie Utopie. Après l’écoute, pas tout à fait au top de la joie de vivre, j’ai consulté ce cher Brian Eno en tirant des cartes Stratégies Obliques. La première : be dirty. La deuxième : don’t be affraid of clichés. La troisième et dernière : Bridges -build -burn. Merci Brian, c’est noté, voilà peut-être quelques pistes pour donner tort à cette buse de Houellebecq, qui écrivait que le monde d’après serait le même, en pire.

À noter : tous les fonds récoltés par la vente de cet EP seront reversés à la live house Ochiai Soup, lieu incontournable de la musique expérimentale tokyoïte.


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2020年5月6日水曜日

RETOUR AU DÉSORDRE ! L’ARCHITECTURE HORS NORMES À TOKYO




Tokyo, mai 2020. En ce moment, comme pas mal de personnes sur cette Terre « bleue comme une orange pourrie » (Lucien Suel), je suis confiné. Je reste dans ma chambre, la plupart du temps en slip, à écouter Stars of the Lid. À lire Nabokov, à jouer à Chrono Trigger, à regarder des documentaires sur les limaces de mer, en mangeant de la nourriture avec ma bouche. Il y a de fortes chances que je sorte du confinement dépressif, obèse ou disciple de Blaise Pascal, mais je tiens bon, avec des hauts et des bas. Je pense aussi, avec gratitude, à tous ceux qui doivent continuer le travail, risquant leur santé, leur vie, pour trois clopinettes, et aux nombreuses personnes qui ont fait faillite ou qui ont perdu leur travail. Je suis loin d’être à plaindre. Pourtant, je vis mal la fin, la faim de l’extériorité. Une chose me manque, nécessaire à mon équilibre psychologique, déjà pas au top de la stabilité en temps normal : la chasse aux trésors, les grandes promenades random dans Tokyo, seul ou accompagné. C’est ce que je préfère et sais faire de mieux dans la vie. Prendre n’importe quel métro, m’arrêter parce que le nom d’une station me plaît, m’intrigue, explorer sans méthode un quartier inconnu, et y dénicher de l’insolite. Alors à défaut de marcher avec, j’ai aujourd’hui l’intention d’écrire avec mes pieds. Car oui, en se promenant, on rencontre parfois de sacrés monstres, architecturaux y compris, et j’ai bien envie de vous en présenter quelques-uns. Ici, les architectes jouissent d’une grande liberté, aucun plan d’urbanisme général, les contraintes qu’ils rencontrent concernent surtout les normes de sécurité (normes sismiques en particulier) et peuvent faire un peu ce qu’ils veulent : c’est frappant quand, pour X raisons, on s’intéresse aux love hotels (hôtels de passe), le délire dépassant parfois l’entendement humain. Je réserve ce vaste sujet pour un prochain article.

Tokyo, donc, peut être vu comme un laboratoire d’architecture contemporaine à ciel ouvert, pour un résultat visuellement chaotique qui peut charmer ou rebuter ; personnellement, les villes musées m’ennuient et le chaos me fait battre le cœur. Tokyo me convient donc parfaitement sur ce point précis. Sa beauté, fascinante, effrayante ou comique, est le plus souvent involontaire, elle arrive à l’improviste. En plissant les yeux, je vois tout ce bordel urbain comme un tableau de Klee ou de Kandinsky, un kaléidoscope de formes enchevêtrées, confuses et excitantes. En les rouvrant, je me focalise sur les détails, comme si j’activais la fonction bokeh de Photoshop. Mon idéal, en urbanisme, en littérature, en tout : un max de diversité dans un minimum d’espace. Pour le minimum d’espace, c’est plutôt raté (sérieux la conurbation, c’est trop grand ton machin, là), par contre pour la surprise, les contrastes, l’hétérogène, je peux m’estimer heureux.


On remarque vite, cependant, que pour mille et une raisons historiques, les disciples du Corbusier, via Kenzo Tange, sont légion, et que malgré l’impression de disparate, beaucoup de bâtiments semblent avoir été copiés-collés. Mettons les choses au clair : je hais Le Corbusier, le glauque facho si peu fada, vichyste, eugéniste, rêvant d’assainir l’espace public en le débarrassant des catégories parasitaires, qui affirmait OKLM : « Hitler peut couronner sa vie par une œuvre grandiose : l’aménagement de l’Europe » (1). Je ne connais rien à l’architecture : c’est une question d’instinct, chaque fois que je vois un tupperware fonctionnel du Corbu, je me sens personnellement agressé. Et par fascisme, j’entends en gros autoritarisme, amour du cadre en tant que cadre, c’est-à-dire ressentiment contre le vivant, crainte du multiple, de la profusion, du hasard, du mal foutu, du bancroche, du bariolé, du cru, bref de la vie, de la démocratie, de la liberté. Tout ce qui m’importe, avec les nuages, le cidre sec, la musique de Brian Eno et les tempura soba.


Le Corbusier, pour qui « une maison est une machine à vivre » ou encore « l’architecture, c’est mettre en ordre » (standardiser, formater, donc) a eu en effet une influence décisive sur toute une génération d’architectes japonais, certains [qui ?] n’hésitant pas à voir dans son architecture des traits conformes à une « japonité » esthétique : simplicité, humilité, pureté, luminosité et austérité sophistiquée (shibusa) (2). Contre cet essentialisme lassant [non neutre], on peut au contraire trouver l’héritage plus qu’encombrant, et se ranger du côté des situationnistes, pour qui Le Corbusier, « nettement plus flic que la moyenne » avait pour ambition de « supprimer la rue » en construisant des « taudis type », des « cellules », des « ghettos à la verticale » [référence nécessaire]. Qu’on me pardonne donc de ne pas m’enthousiasmer pour l’architecture fonctionnelle moderne, et d’aller voir ailleurs s’il n’existe pas d’alternatives. À Tokyo, on trouve des bâtiments déviants, fous, fantaisistes, aussi inspirés qu’inspirants, qui s’ils constituent une exception, font partie de la ville au même titre que les autres (les chiants). La liste ne sera pas exhaustive, loin de là, mais donnera une idée des richesses architecturales insolites, non-alignées, réconciliant ville et vie, que l’on trouve ici ou là au hasard d’une promenade, agrémentée ou non de tisane au houblon.

1) Arimasuton bldg, Mita



Je commence par mon préféré. Dans le quartier de Mita — Tamachi, près de la tour de Tokyo, on trouve un bâtiment plus que surprenant, ne ressemblant à rien de connu, le building Arimasuton, immeuble en construction perpétuelle, dont le nom est un jeu de mots formant une chimère (ari : fourmi, masu : truite, tonbi : cerf-volant, biru : troncation de la transcription japonaise de building), né de l’imagination de Keisuke Ota. Depuis 2005, Ota construit cette « grotte » unique en son genre, assemblant des pans de bétons (fabriqué artisanalement) non pas d’après un plan, mais en improvisant : pour lui, l’architecture se rapproche de la danse. Vous connaissez peut-être cet aphorisme : writing about music is like dancing about architecture (auteur douteux). Eh bien, voici la preuve qu’il est faux !
Drôle et séduisant patchwork aussi difficile à décrire qu’à prendre en photo, qui m’évoque par certains aspects le Merzbau de Kurt Schwitters, une « autobiographie en pleine évolution ».



« Les habitats de notre époque sont ennuyeux. Immeubles, bureaux, maisons sont conçues par ordinateur et construites exactement selon les plans ; ils ne reflètent rien de pensé in situ ». Pour lui, tous ces bâtiments produits en masse, le plus rapidement possible, sans considération pour la santé des travailleurs, sont froids, il sentent la mort, au contraire de son Arimasuton building qu’il considère vivant, car construit au jour le jour selon les caprices de l’improvisation créatrice. Et ce n’est rien de dire qu’il contraste avec le quartier, principalement fréquenté par des employés de bureau aliénés, dont l’ennui se lit sur le visage : « Tamachi est un Japon en réduction. Je pense que si les conditions de travail ne s’améliorent pas, le Japon ne s’améliorera pas non plus. » Ota pointe le vrai problème : la vie aliénée, passive, prise dans un scenario tout pété écrit par un autre, celle qui nous fait attendre le week-end pour s’en coller une. Lui, au contraire, travaille avec plaisir, car le processus créatif est source de joie, ce que chaque artiste pratiquant l’improvisation sait bien. Et c’est pour ces raisons que ce bâtiment, grot(t)esque et touchant, devient le symbole de la vie non-aliénée, la vie créative, qui seule vaut la peine d’être vécue, on est d’accord.


2) Waseda El Dorado



La palme de la déviance est attribuée à Von Jour Caux, surnommé le « Gaudi japonais ». En 1958, Von Jour Caux commence à travailler en tant qu’architecte traditionnel. En 1971, il abandonne la pratique architecturale conventionnelle et ennuyeuse et en 1974 forme une troupe d’artistes et d’artisans appelée Art Complex. Leur pratique est la renaissance du mouvement Arts & Crafts dans l’espace architectural : utilisation d’ornements, d’icônes et de styles symboliques. Contrairement au célèbre oukase de Loos, l’ornement cesse d’être un crime économique, moral et culturel (Loos s’appuyait sur les théories scientifiques d’Ernst Haeckel, le « Darwin allemand », théoricien du racisme, tiens tiens). Le Corbusier soutiendra bien sûr cette conception, au nom du virilisme héroïque et ascétique : « Nous qui sommes des hommes virils dans un âge de réveil héroïque des puissances de l’esprit, dans une époque qui sonne un peu comme l’airain tragique du dorique, nous ne pouvons pas nous étaler sur les poufs et les divans parmi des orchidées, parmi des parfums de sérail ». Décidément ! (et quel style de pompeux cornichon…)

A Tokyo, il y a cinq bâtiments de Von Jour Caux. Ils valent tous le détour, en particulier l’un d’entre eux : Waseda El Dorado.

Waseda El Dorado, aussi appelé Rhythms of Vision (on retrouve le lien unissant l’architecture et la musique, le rythme, au contraire de la cadence, pouvant se définir comme manière particulière de fluer), a été construit en 1983. dans le quartier étudiant de Waseda, arrondissement de Shinjuku. El Dorado, évoquant le mythe des Cités d’Or, est une vision foutraque et colorée, une sorte de mélange d’à peu près tout, de l’Art Nouveau au Bouddhisme, en passant par le style architectural japonais de l’époque Edo, les incrustations de nacre du XIXe siècle, les vitraux Art Déco… L’absence de cohérence laisse place à l’ivresse de l’abondance et de la diversité. Première réaction, en voyant cette main géante descendre d’un plafond de verre : qu’est-ce que le fuck, stupeur. L’impression d’avoir pénétré, en même temps que dans l’atelier d’André Breton, dans l’univers-bloc d’Einstein, la vraie réalité dans laquelle passé, présent et futur coexistent ; une expérience qui nous fait douter de l’écoulement temporel, comme si la rivière du temps était en fait un Mr. Freeze, le glaçon-friandise. Qui nous fait rire aussi, parce que l’architecte a l’air d’être gentiment ravagé de la théière, disons que ça va assez loin dans le syncrétisme en roue libre. Très bien. Coq à l’âne propre au rêve, visions mystiques, foisonnement de formes et de couleurs, la première fois que j’ai visité El Dorado (c’est amusant d’écrire ça, j’ai l’impression d’être Candide !), j’étais émerveillé, connecté en haut débit à l’utopie future, au rêve présent, au merveilleux de l’enfance. Délivré de tout ressentiment contre le temps. Je crois que les surréalistes et Dubuffet auraient aimé Von Jour Caux.



Attention : il est très tentant d’entrer dans cet immeuble pour l’explorer, mais n’oubliez pas qu’il s’agit d’une propriété privée, des gens y vivent, et il serait inopportun (et illégal) de les déranger. Demandez la permission.
3) Reversible destiny loft — Mitaka



Le nom oxymorique (comme dans soleil noir, obscure clarté, prison conviviale, vacances travail…) suffit à embrayer l’imaginaire. Imaginons, comme dans un livre dont vous êtes le héros, pouvoir revenir quelques pages en arrière et décider de ne pas ouvrir ce coffre rempli de serpents à tête de flan, vous rackettant vos organes pour les revendre sur ibazar.fr. La vie deviendrait d’un coup plus audacieuse, plus ludique.
C’est, d’une certaine façon, ce que nous propose ce Reversible destiny loft de Mitaka (banlieue ouest de Tokyo). Ces unités résidentielles (terminées en 20o5), oeuvres des architectes Shusaku Arakawa et Madeline Gins, ont été conçues en hommage à Helene Keller. Je ne la connaissais pas et suis donc naturellement allé consulter la page Wikipedia, que je vais reformuler un petit peu :
Helene Keller (1880–1968), est une auteure, conférencière et militante politique (socialiste, féministe, antimilitariste) américaine. Bien qu’aveugle et sourde à l’âge d’un an et demi, elle parvint à devenir la première personne handicapée à obtenir un diplôme universitaire. Elle a écrit 12 livres et de nombreux articles au cours de sa vie. Son autobiographie Sourde, muette, aveugle : histoire de ma vie a inspiré la pièce, puis le film, Miracle en Alabama. L’histoire décrit comment sa professeure Anne Sullivan a réussi à briser l’isolement dans lequel se trouvait plongée Helen Keller par une absence presque totale de langage, permettant ainsi à la jeune fille de s’épanouir en apprenant à communiquer. Keller enseigna que les personnes sourdes étaient capables de faire des choses que les personnes entendantes pouvaient faire. Ainsi, elle est devenue un modèle pour beaucoup de personnes sourdes dans le monde.
Là encore, la vie, acceptation de la multiplicité, s’accompagne de chromatisme : pas moins de 14 couleurs ont été utilisées, pour peindre l’extérieur comme l’intérieur des unités d’habitation. Ça change de la grisaille et des sacs Vuitton.



Ces couleurs vives évoquent à la fois l’enfance et les vacances, champ de liberté, ses jeux et accessoires. Vacances comme récréation, re-création. Les pièces sphériques, avec barres et échelles reliant le sol au plafond, ressemblent à des terrains de jeux pour enfants. Certains espaces sont accessibles aux enfants seulement, d’autres non, c’est assez difficile à expliquer, le mieux est d’essayer soi-même lors d’une visite guidée. En gros il faut se préparer à faire l’expérience d’un espace déstabilisé, pas des plus pratiques, où l’on rampe et l’on s’accroupit beaucoup. Le confort n’est pas la priorité. Ces pièces stimulent l’habitant, et lui donnent l’occasion d’explorer les potentialités de son corps, selon son âge et ses capacités physiques. De questionner ses routines, ses automatismes, pour se réinventer.
On comprend mieux le parti pris optimiste et vitaliste de ces unités d’habitation : ne pas dépérir, ne pas devenir os, tenter, expérimenter, et faire des choses a priori impossibles, comme Helene Keller a su le faire.
Elles nous font prendre conscience de ce que Nietzsche appelle la « force plastique » : « cette force qui permet à quelqu’un de se développer de manière originale et indépendante, de transformer et d’assimiler les choses passées ou étrangères, de guérir ses blessures, de réparer ses pertes, de reconstituer sur son propre fonds les formes brisées ».





4) Gunkan — Shinjuku




Restons dans les blessures guéries, les épreuves surmontées, et parlons du Gunkan, officiellement « New Sky Building », mais appelé communément Gunkan Bldg (gunkan signifiant « navire de guerre »). Il se situe à l’est de Shinjuku, entre Kabukicho et Okubo. Accueillant bureaux et appartements, il a été achevé en 1970. Son créateur : Yoji Watanabe, ancien soldat de la marine impériale, devenu architecte après la guerre, souvent surnommé « l’architecte fou » ou « l’architecte hérétique ». Au départ, il a présenté de nombreux travaux utilisant la méthode traditionnelle de construction en bois japonaise, avant de se tourner vers les constructions en béton, de plus grande portée. Après cela, il a commencé à travailler sur la construction d’unités et de capsules, et au cours des dernières années, il s’est concentré sur l’imitation de dragons et de tigres et a adopté des plans de construction en spirale.
Le New Sky Building évoque un cuirassé, celui dans lequel s’est battu Watanabe contre les Américains, au large des Philippines. À chacun des 16 étages, 150 unités de salles de 6 tatamis sont installées dans le couloir en Y. L’objet cylindrique attaché à la tour ressemblant à un missile est un réservoir d’eau.

Après quarante ans d’existence, le démantèlement du New Sky building a été envisagé, mais il a été rénové en 2011 et rebaptisé « GUNKAN Higashi Shinjuku Building ». À cette époque, la peinture extérieure est passée de du gris argent au vert pâle. L’intérieur est utilisé pour des habitations et bureaux.



L’impact visuel est saisissant. Et ce qui me plaît dans ce cuirassé, c’est que j’y vois un symbole de résilience, une opération alchimique (changer un souvenir de guerre traumatique en lieu de vie), renforcé par le changement de couleur : le doux vert pâle irréalisant ce navire de guerre, comme s’il s’agissait d’une image mentale mise à distance. Quand je suis arrivé à Tokyo, en 2006, le Gunkan était dans un sale état, en fin de vie, il avait quelque chose d’apocalyptique, un mix de Mad Max et de Captain Harlock (Albator, en VF). Il ressemblait alors bien plus à un vrai navire, comme pour rappeler, un peu comme dans le film Patlabor 2, que la paix, loin d’être un état pérenne, naturel, est précaire, fragile, et que la guerre peut ressurgir à tout instant.


5) la maison de verre NA House — Kōenji



Vivre dans une maison de verre, c’est le rêve d’André Breton (rêve de transparence de soi à soi, métaphore de l’écriture comme quête de vérité subjective) comme le cauchemar de Milan Kundera (la fin de l’intimité, la transparence forcée). C’est aussi le titre d’une chanson de Radiohead, ouin-ouin.
« Pour moi, je continuerai à habiter ma maison de verre, où l’on peut voir à toute heure qui vient me rendre visite, où tout ce qui est suspendu aux plafonds et aux murs tient comme par enchantement, où je repose la nuit sur un lit de verre aux draps de verre, où qui je suis m’apparaîtra tôt ou tard gravé au diamant », écrivait André Breton dans Nadja.
« TRANSPARENCE. Dans le discours politique et journalistique, ce mot veut dire: dévoilement de la vie des individus au regard public. Ce qui nous renvoie à André Breton et à son désir de vivre dans une maison de verre sous les yeux de tous. La maison de verre: une vieille utopie et en même temps un des aspects les plus effroyables de la vie moderne. Règle: plus les affaires de l’Etat sont opaques, plus transparentes doivent être les affaires d’un individu; la bureaucratie bien qu’elle représente une chose publique est anonyme, secrète, codée, inintelligible, alors que l’homme privé est obligé de dévoiler sa santé, ses finances, sa situation de famille et, si le verdict mass-médiatique l’a décidé, il ne trouvera plus un seul instant d’intimité ni en amour, ni dans la maladie, ni dans la mort. Le désir de violer l’intimité d’autrui est une forme immémoriale de l’agressivité qui, aujourd’hui, est institutionnalisée (la bureaucratie avec ses fiches, la presse avec ses reporters), moralement justifiée (le droit à l’information devenu le premier des droits de l’homme) et poétisée (par le beau mot: transparence). » L’art du roman, Milan Kundera.
Cette maison de verre, elle existe, située dans le quartier de Kōenji, dans une petite rue près de la station. Elle date de 2012 et a été conçue par l’architecte Sou Fujimoto.
Voici ce qu’en dit l’architecte :
Designed for a young couple in a quiet Tokyo neighborhood, the 914 square-foot transparent house contrasts the typical concrete block walls seen in most of Japan’s dense residential areas. Associated with the concept of living within a tree, the spacious interior is comprised of 21 individual floor plates, all situated at various heights, that satisfy the clients desire to live as nomads within their own home.
The white steel-frame structure itself shares no resemblance to a tree. Yet the life lived and the moments experienced in this space is a contemporary adaptation of the richness once experienced by the ancient predecessors from the time when they inhabited trees. Such is an existence between city, architecture, furniture and the body, and is equally between nature and artificiality.
Je retiens l’idée de vivre dans un arbre (rêve d’enfant par excellence), et de vivre comme des nomades dans sa propre maison. Ici encore, l’architecture permet de concilier les contraires.
Faite de verre et de métal, la NA House est constituée de cubes de dimension aléatoire, de toits terrasses, et donne une impression de légèreté minimaliste extrêmement gracieuse. Ses formes orthogonales sont adoucies par les courbes d’une 2CV bleue, qui donne un petit côté Mon Oncle de Jacques Tati nostalgique et touchant.
De simples rideaux protègent l’intimité des habitants, limitant également les risques d’attentats à la pudeur de type péniscoptère.
J’aime beaucoup la maison de verre, qui me réconcilie avec le modernisme minimaliste, mais je ne sais pas si je pourrais y vivre. Je crois que je deviendrais parano au bout d’une semaine, ou que je laisserais les rideaux fermés tout le temps. Elle me semble donner raison à la fois à Breton et à Kundera, objet poétique, réussite esthétique indéniable mais environnement un poil flippant, à l’heure de la surveillance généralisée (et quelque chose me dit que ce n’est que le début).




Voilà, c’est tout pour aujourd’hui. Je remarque des points communs à tous ces bâtiments hors-normes : vitalisme, dimension utopique, audace créatrice, dépassement des contraires, refus de la standardisation. La liste de ces bâtiments est non-exhaustive, subjective et je n’y connais rien en architecture, par contre je m’y connais en insolite. Merci de m’avoir lu, vivement qu’on puisse flâner à nouveau dans Tokyo, je vous souhaite une bonne journée et prenez bien soin de vous.

Notes
(1) Roger-Pol Droit déplore que ni les officiels, ni les commissaires d’exposition, ni les critiques, ni évidemment le grand public n’ont semblé vouloir s’y attarder. […] Se trouve effacé tout ce qui, dans cette œuvre, relie politique fasciste et urbanisme moderniste. […] Vue sous cet angle, la fameuse “unité d’habitation de grandeur conforme” n’est qu’une cage en béton, destinée à formater l’humain. On est très loin, des libertés et des droits de l’homme. Et très près du rêve mussolinien.

(2) Lire Maekawa Kunio and the Emergence of Japanese Modernist Architecture de Jonathan M. Reynolds.
Sur la couverture, photo d’une Japonaise en kimono, de dos, se dirigeant vers un cube cramoisi.